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MINUTE - 25 Août 2004

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LA SUCCESSION DE MGR LEFEBVRE EN JEU
Du rififi chez les cathos tradi

De notre envoyée spéciale Céline Pascot

L’abbé Philippe Laguérie, curé de Saint- Eloi, à Bordeaux, a été sanctionné. Le supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X veut l’envoyer au Mexique. Motif : « acte de subversion ». Un mobile qui pourrait bien cacher le véritable enjeu : la succession de Mgr Bernard Fellay à la tête de la Fraternité en 2006.

Onze heures ont sonné au carillon de Saint-Eloi. Depuis une demi-heure, les fidèles bordelais assistent à l’office. L’abbé Régis de Cacqueray prend la parole. La sono, jusque-là inaudible, monte en volume et en qualité. « Voici le communiqué que Mgr Bernard Fellay, le supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, m’a demandé de vous lire aujourd’hui à l’occasion de cette messe. » Dans les travées, la tension monte brutalement. La présence de l’abbé de Cacqueray, supérieur du district de France, est inhabituelle. La lecture d’un message du supérieur général de la Fraternité l’est encore plus.

Quelques-uns sont au courant de ce qui va être dit. Beaucoup l’ignorent. Ceux qui savent ont passé les deux semaines précédentes à tenter d’éviter le pire. Sur le bassin d’Arcachon, sur les chemins de douaniers de la côte bretonne, à l’île de Ré, partout sur leurs lieux de vacances, les fidèles de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X sont restés en alerte. Les notes de téléphone mobile, cet été, dépasseront le denier du culte.

Les fidèles se lèvent, dignes, et sortent de l’église

A Saint-Eloi, ce dimanche 22 août, l’abbé de Cacqueray donne lecture du communiqué. Quelques-uns, revenus précipitamment de villégiature pour entendre de leurs propres oreilles ce que la rumeur annonce, enclenchent les magnétophones. L’impensable va-t-il vraiment se produire ? « Biens chers frères de Bordeaux, c’est avec une grande peine au cœur que je m’adresse à vous aujourd’hui […] pour vous annoncer une difficile nouvelle. En effet, j’ai été obligé de muter Monsieur Philippe Laguérie, votre prieur. Cette mutation aurait dû avoir lieu, selon l’habitude de la Fraternité, à la date du 15 août, pour qu’il assume une charge au Mexique. Un nouveau prieur… »

Dans les premiers rangs, un fidèle s’est levé. En silence, bras croisé, recueilli, n’affectant aucune émotion, il tourne le dos à l’autel et s’engage dans la travée centrale. Il n’a pas atteint le porche que d’autres déjà l’imitent. « Un nouveau prieur est déjà nommé en la personne de Monsieur l’abbé Pierre Duverger qui entre avec effet immédiat dans ses fonctions et je compte fermement sur votre esprit de foi pour l’accueillir avec loyauté. » Dans les premiers rangs, c’est l’hémorragie. Sur les visages de ceux qui restent se lit la stupeur. « Je demande instamment à tous et chacun d’accorder sa confiance au supérieur général […] qui doit vous trouver unis autour de cette décision, pour pénible et surprenante qu’elle puisse paraître. » Un quart de l’assistance, un tiers peut-être, est déjà parti. Le reste du communiqué est inaudible. Seuls « prières », « volonté de Dieu », « obéissance », « fidélité » surnagent sur les bruits de pas qui résonnent sous la voûte.

Au micro, l’abbé de Cacqueray est comme statufié. Ce qu’il avait mission de lire, il l’a lu. Ce qu’il pourrait avoir de personnel à ajouter ne sort pas. Un silence lourd de réprobation s’est abattu dans l’église. Les secondes passent, interminables, que ne troublent aucun toussotement, aucun raclement de gorge, aucun murmure. Même le nourrisson qui pleurait au début s’est tu. Cinquante-cinq secondes, montre en main, avant que l’abbé Laguérie ne prenne la parole tandis que chacun reprend place sur les bancs : « On ne s’affole pas. Je sais que M. l’abbé de Cacqueray est plus ennuyé qu’aucun autre d’avoir dû lire cette déclaration et je tiens à lui faire savoir que je ne lui en veux absolument pas. Quant à connaître la position de l’association Eglise Saint-Eloi et celle du clergé entier de cette paroisse, il vous sera distribué à la sortie de la messe un tract qui la dit tout à fait. Et comme je n’ai pas l’habitude, moi, de perturber l’ordre des paroisses, vous lirez tranquillement ce tract chez vous. Et donc je vais vous parler, mes chers amis, de l’Evangile. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… »

« On se croirait dans l’armée sous de Gaulle ! »

A la sortie de la messe, les paroissiens, tract en main, s’attardent sur le parvis. Aucune rage, aucune colère ne les anime. Peu sont abattus. La plupart sont sereins. Ils viennent un à un assurer l’abbé Laguérie et les autres prêtres de la paroisse, tel l’abbé Héry, de leur affection. Comme s’il ne s’était rien passé. Comme si ce qui venait d’être dit ne pouvait pas avoir lieu. Comme si, forcément, naturellement, le bannissement de leur curé allait être annulé. Seul un ancien colonel de la Légion, qui a dû avoir quelques soucis avec sa hiérarchie aux belles heures du combat pour l’Algérie française, lance à haute voix : « On se croirait dans l’armée sous de Gaulle en 1962 ! »

L’abbé de Cacqueray, sorti parmi les premiers, est seul. Adossé à une voiture, le regard absent, il fuit les regards comme il fuit nos questions : « Je n’ai rien à dire. Adressez-vous à Mgr Fellay. » Mgr Fellay, malheureusement, est très pris. Lundi après-midi, à Menzingen, dans le canton de Fribourg, en Suisse, où se trouve la Maison générale de la Fraternité, il est trop occupé pour répondre à la presse. D’ailleurs il part le lendemain matin jusqu’au 30 août, et non, décidément, il ne sera pas possible de le joindre avant son départ.

L’abbé Pierre Duverger, dont la prise de fonctions devait être à effet immédiat, est absent. D’aucuns le disent en train d’effectuer une retraite. D’autres affirment qu’il en est sorti. Est-il encore au prieuré de Saint- Etienne, à Unieux dans la Loire ? Nul ne sait.

L’abbé de Cacqueray, enfin entouré de quelques fidèles, venus de la Dordogne proche, finit par s’exprimer. Il évoque une « mutinerie ». Le terme est impropre. La mutinerie exige une action collective et concertée. De concertation, il n’y a pas eu. Il suffisait de voir les regards interloqués et la mine surprise de l’abbé Laguérie lorsqu’une partie de ses paroissiens s’est levée pour comprendre que rien n’avait été préparé. Chacun avait agi selon son cœur et le mouvement de l’un avait entraîné les autres à commettre, non pas une rébellion, mais une sorte d’acte de désobéissance civile tel que le philosophe américain Henry David Thoreau, un demi-siècle avant Gandhi, l’avait théorisée.

Seul le tract témoignait que la crise enclenchée il y a quelques semaines, mais qui couvait sans doute depuis plus longtemps, allait, ce 22 août, trouver une conclusion provisoire qu’il n’était pas possible de laisser sans réponse.

Laguérie, figure emblématique de la Frat’

La Fraternité sacerdotale Saint- Pie X existe depuis 1970. Fondée par Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991), elle a été reconnue l’année suivante par la Congrégation pour le clergé du Saint-Siège, agrément qui ne lui sera pas renouvelé six ans plus tard. Puis survint le “schisme” de 1988, lorsque Mgr Lefebvre, passant outre l’interdiction du Vatican, décida d’ordonner quatre évêques parmi lesquels l’actuel supérieur général, Mgr Fellay. Aujourd’hui forte de plus de 150 prieurés répartis dans 31 pays, la Fraternité se veut la garante de la Tradition, célébrant la messe traditionnelle en latin selon le rite de saint Pie V, et s’oppose aux réformes introduites par le concile dit de Vatican II, achevé en 1965. En France, où son bastion est l’église Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, elle compte environ 110 prêtres et dispose d’un séminaire, d’une cinquantaine de prieurés, d’un institut universitaire et d’une vingtaine d’écoles primaires et secondaires. 

L’église Saint-Eloi de Bordeaux est, après Saint-Nicolas, son deuxième fief. Laissée à l’abandon, l’église a pu être reprise par la Fraternité – elle a été inaugurée en septembre 2002 – grâce à l’action de l’abbé Laguérie, qui se trouve être, et ce n’est certainement pas une coïncidence, la figure la plus emblématique de la « Frat’ » ainsi que la nomment les habitués. En 1984, il n’a que 29 ans lorsqu’il succède à Mgr Ducaud-Bourget, qui vient de décéder, comme curé de Saint-Nicolas du Chardonnet. Il y restera quatorze ans, ne quittant sa paroisse que pour gagner Bordeaux à l’automne 1998. Son physique de jeune premier et son éloquence lui valent aussi d’être un habitué, notamment au temps des regrettés « Duels sur la 5 », des plateaux de télévision, dont il use comme un moyen moderne de dispenser sa foi catholique.

« Nous partons pour le Mexique »

Homme de terrain et meneur d’hommes, il n’a par exemple pas hésité, en tant que doyen d’Aquitaine de la Fraternité – ou malgré cette qualité, selon que l’on se place du côté des bâtisseurs ou de celui des gestionnaires –, à rénover de ses mains, taillant la pierre, maniant la truelle, escaladant les échafaudages, l’église Sainte-Colombe de Saintes, en Charente- Maritime, bâtie au XVIe siècle et tombée en déshérence au début du XXe, devenue un banal entrepôt de pots de peintures (profanes). Pourquoi alors vouloir l’éloigner ?

La formule employée par Mgr Fellay : « J’ai été obligé… », laisse planer le doute sur l’origine du différend et la nature de la décision. Sanction ou simple mutation ? La question est d’importance car, s’il s’agit d’une mutation, la décision n’est pas susceptible d’appel, et l’abbé Laguérie est bon pour un aller simple pour le Mexique où il pourra se consoler en fredonnant « Eugénie les larmes aux yeux », chant de tradition de la Légion étrangère qui évoque la calamiteuse expédition lancée par Napoléon III : « Nous partons pour le Mexique, Nous partons la voile au vent, Adieu donc, belle Eugénie, Nous reviendrons dans un an. »

Ou deux, ou trois, selon le bon vouloir de Mgr Fellay. 

En cas de sanction, en revanche, le droit canonique est formel : Mgr Fellay se retrouve dans l’obligation, en vertu de l’article 1441, de former un tribunal collégial pour instruire l’appel – tribunal dont les membres, cela va sans dire, ne doivent pas être liés à celui qui a prononcé la sentence – et, selon les articles 1353 et 1658, l’appel suspend l’exécution de la décision. Or c’est bien d’une sanction qu’il s’agit, et même d’une « sanction exemplaire » selon les propres termes de Mgr Fellay, ainsi qu’une de nos sources à Menzingen nous l’a confirmé.

Le motif avancé pour lui infliger cette véritable punition est que l’abbé Laguérie se serait livré à des « actes de subversion ». Diantre ! Le démon se serait-il subrepticement introduit, en même temps que ces Anglicans de Britanniques, en Aquitaine ? Que nenni. L’abbé Laguérie a commis une faute de lèse-majesté en alertant dans un premier temps Mgr Fellay, et dans un second temps une trentaine de prêtres de la Fraternité, auxquels il a adressé une copieuse étude statistique, sur la situation des séminaires de la Frat’. Du séminaire d’Ecône, en Suisse, ne sortira au maximum l’an prochain qu’un seul prêtre de la promotion initiale. A celui de Winona, aux Etats-Unis, vingt des vingt-huit séminaristes de l’année ont été remerciés. A Zaitzkofen, en Allemagne, il n’y aura aucune ordination l’année prochaine.

Une situation pour le moins préoccupante pour une organisation dont le souci premier est la formation des prêtres. « Le but de la Fraternité, lit-on dans ses statuts, est le sacerdoce et tout ce qui s’y rapporte et rien que ce qui le concerne, c’est-à-dire tel que Notre Seigneur l’a voulu lorsqu’il a dit : “Faites ceci en mémoire de moi”. »

La crise profonde des séminaires

Paradoxalement, cette faiblesse des ordinations n’est pas due à une baisse des vocations. Les candidats au séminaire sont toujours aussi nombreux. Les séminaristes existent eux aussi en quantité suffisante. Mais de plus en plus rares sont ceux qui parviennent au terme de leurs études. Longue est la liste de ceux qui, pour des raisons incompréhensibles, voire sans aucun motif, ayant tout abandonné pour embrasser le sacerdoce, s’étant parfois brouillés avec leurs proches, étant démunis de tout moyen d’existence, se retrouvent, du jour au lendemain, mis à la porte des séminaires.

L’un des exemples les plus caricaturaux est ce jeune homme qui, surpris dans une lecture licencieuse qu’il avait de plus osé conseiller autour de lui, a été viré du jour au lendemain. L’ouvrage en question n’était pas l’œuvre du marquis de Sade ni même de Virginie Despentes ou autre donzelle étalant ses émois intimes. Il s’agissait de La Vocation sacerdotale, livre signé par le chanoine Lahitton et préfacé par le cardinal Merry del Val, un homme réputé pour son conservatisme et qui fut secrétaire d’Etat du pape Pie X, celui-là même dont se réclame la Fraternité !

L’échéance électorale de 2006

Répondant, le dimanche 22 août, dans l’enceinte du prieuré Sainte- Marie de Bruges, près de Bordeaux, aux paroissiens qui le pressaient de fournir des explications à cette crise des séminaires, l’abbé de Cacqueray s’est réfugié derrière ce que le démon aurait dit au célèbre curé d’Ars, à savoir que s’il y avait seulement trois prêtres comme lui, lui, le diable, ne pourrait plus rien faire. Et d’ajouter, avant de filer sans avoir convaincu personne, que la sélection à Ecône était encore insuffisante. Mieux vaudrait donc moins de prêtres mais de plus haut niveau. Outre que ce n’est guère aimable à l’égard de ceux qui ont été ordonnés ces dernières années, il paraît évident, n’en déplaise au curé d’Ars, que la mission apostolique de la Fraternité nécessite un peu plus de trois soutanes pour porter la bonne parole à travers le monde.

Une autre hypothèse – non exclusive de la première – à la volonté d’exiler l’abbé Laguérie au Mexique, tel un vulgaire Trotski qui n’attendrait plus que son Ramon Mercader pour lui planter un coup de piolet dans le dos, est l’échéance de 2006. Elu en 1994, pour douze ans, au poste de supérieur général par le chapitre général de la Fraternité comprenant les responsables de district, ceux des maisons autonomes – les pays où il n’y a pas de district –, ceux des séminaires et les « anciens » – les plus anciens prêtres ordonnés – à hauteur de 50 % du collège électoral, Mgr Fellay voit approcher la date du renouvellement de son mandat avec semble-t-il une certaine fébrilité.

Agé de 46 ans, il peut prétendre rempiler pour douze nouvelles années. Or il n’est un mystère pour personne que l’abbé Laguérie n’est pas de ses plus fervents supporters. Pourrait- il, lui même, postuler à cette très haute fonction ? Telle ne paraît pas être son ambition et, sur le parvis de Saint-Eloi, il refusait d’évoquer avec nous cet aspect du débat. Alors ? Alors l’abbé Laguérie, dont le poids au sein de la Fraternité est important, pourrait très bien faire campagne pour un autre postulant. Au point, peut-être, d’empêcher Mgr Fellay de se succéder à lui-même. C’est du moins ce que celui-ci semble croire : il s’en est récemment ouvert à l’un de ses très proches collaborateurs…

Pour l’heure, l’abbé Laguérie, ayant fait appel, est toujours doyen d’Aquitaine et curé de Saint-Eloi. L’affaire peut se résoudre devant le tribunal compétent ou, mieux encore, par voie de conciliation. A condition que Mgr Fellay ne fasse pas comme la dernière fois qu’il a convoqué l’abbé Laguérie. Par fax reçu le 28 juillet, il était prié d’être présent dans le bureau du supérieur général, à un bon millier de kilomètres de Bordeaux, deux jours plus tard. Et cela en pleine période de chassé-croisé des juillettistes et des aoûtiens sur les routes d’Europe. L’entrevue a finalement été reportée de deux semaines. L’abbé Laguérie s’est retrouvé dans le canton de Fribourg, face à Mgr Fellay qui lui a signifié son départ pour le Mexique, le vendredi… 13 août. Mauvaise pioche !