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Article de Liberation.fr - 8 septembre 2004

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L'abbé Laguérie, exclu de la Fraternité Saint-Pie X, l'Eglise de Mgr Lefebvre.

Les catholiques intégristes se déchirent la soutane

Par Catherine COROLLER et Nathalie RAULIN - mercredi 08 septembre 2004 (Liberation.fr)

Une dizaine de soutanes noires et col romain blanc ­ uniformes des intégristes de la Fraternité Saint-Pie X ­ se sont réunis, hier, dans les sous-sols de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet pour une conférence de presse impromptue. Cette paroisse parisienne est le repère des catholiques " traditionalistes ", fidèles de feu Mgr Lefebvre. Objet officiel de la réunion : répondre aux accusations portées par une figure historique du mouvement, l'abbé Laguérie. En sous-main, d'autres enjeux divisent les intégristes, dont celui du rapprochement avec Rome. En 1988, Mgr Lefebvre a provoqué un schisme avec l'église catholique officielle. Aujourd'hui, le torchon brûle entre tendances rivales de ce mouvement particulièrement réactionnaire. Hier, Régis de Cacqueray, le supérieur pour la France de la Fraternité, a publiquement officialisé le départ de Laguérie. "Il est hors de la Fraternité depuis dimanche 5 à midi", a-t-il dit, sous-entendant par là que l'abbé s'en était exclu de lui-même. Son bras droit depuis cinq ans à Saint-Eloi, à Bordeaux, est, lui, carrément viré.

 

"Décadence". A l'origine de ces sanctions : un coup de gueule de l'abbé. Fin juin, le renvoi de trois séminaristes met le feu aux poudres. Laguérie juge d'autant plus fallacieux ces renvois que l'un de ses protégés fait partie du lot. Ulcéré, il se lance alors dans le décompte des départs du séminaire d'Ecône (Suisse). A l'en croire, en sept ans, 62 séminaristes auraient déserté, et sur les 16 inscrits en 1999, un seul serait diacre aujourd'hui.

 

Dans une lettre adressée, fin juillet, à une trentaine de piliers du mouvement intégriste et mise en ligne depuis sur son site Internet, l'ancien curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet alerte ses ouailles sur "l'autodestruction" en cours de la Fraternité Saint-Pie X. Il "dénonce la décadence du séminaire d'Ecône" susceptible, à ses yeux, de décourager les vocations. "C'est moins le niveau intellectuel que l'absence de bonté radicale et d'accompagnement moral nécessaire pour soutenir la vocation des jeunes en formation qui est en cause." En filigrane, c'est la hiérarchie de la Fraternité qui se trouve ainsi épinglée.

C'en est trop. Hier, Cacqueray a organisé la réplique. Selon lui, il n'y a eu "que" 49 départs du séminaire "dont des renvois, des retours à la vie civile ou des entrées dans d'autres communautés religieuses". Surtout, il a insisté sur les tentatives de conciliation pour ramener Laguérie à la raison. Faute d'accord, monseigneur Fellay, grand manitou de la Fraternité, a muté Laguérie au Mexique, et dépêché samedi son remplaçant à Bordeaux. Sur place, la situation a failli tourner à la castagne : "L'abbé Laguérie a fait appel à un "groupe de garçons" pour assurer sa présence au prieuré [l'église Saint-Eloi, ndlr], affirme Cacqueray. Lorsque son successeur est arrivé et n'a pas pu entrer, je l'ai fait accompagner par un vigile." Comble du cocasse, c'est illégalement que la Fraternité Saint-Pie X occupe aujourd'hui l'église Saint-Eloi. La justice a annulé la délibération du conseil municipal de 2002 au cours de laquelle Alain Juppé avait offert les lieux aux intégristes.

 

Bercail. Derrière cette querelle clochemerlesque, le politologue Laurent Frölich distingue d'autres enjeux. "Tout le monde sait que le problème des rapports avec Rome taraude les milieux réactionnaires depuis vingt ans." En 2002, la dernière tentative de réconciliation avec le pape a échoué, Mgr Fellay ayant refusé toute concession sur la messe en latin et la reconnaissance de l'héritage de Vatican II. Labérie milite-t-il pour le retour au bercail des schismatiques ? En jouant comme il le fait, il conteste en tout cas implicitement et explicitement l'autorité de sa hiérarchie.

 

Le "vieux carabinier de la Fraternité" comme il se définit lui-même, n'entend pas obtempérer aux injonctions. "Il est hors de question que je quitte Saint-Eloi. Mon remplaçant est arrivé au prieuré samedi. Il s'occupe de la petite chapelle de Saint-Eloi et nous coexistons pacifiquement. On ne se débarrasse pas d'un Laguérie qui a vingt-cinq ans de bâtiment et trente et un ans de soutane, en lui infligeant une sanction pour avoir dénoncé quelque chose de juste qui ne fait pas plaisir." Surtout qu'il pourrait bien entraîner avec lui quelques fidèles "infidèles".