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L’
exclusion du P. Laguérie de la Fraternité Saint-Pie-X pourrait conduire cette
communauté à l’éclatement, sur fond de lutte pour la succession du
supérieur, Mgr Fellay
Cela
aurait pu n’être que la banale histoire d’un prêtre déplacé par ses
supérieurs et qui refuse sa nouvelle affectation. Mais la mutation au Mexique,
à titre de sanction, du P. Philippe Laguérie, 49 ans, sème le trouble au sein
de la Fraternité Saint-Pie-X, qui regroupe les fidèles ayant suivi Mgr
Lefebvre dans le schisme en 1988. Aux dires de certains fidèles, c’est d’ailleurs
à cette époque qu’on serait revenu, quand il leur avait fallu choisir entre
la rupture et la fidélité à Rome.
Tout
a commencé le 22 juillet dernier quand le P. Philippe Laguérie, prieur de la
Fraternité à Bordeaux, envoie à Mgr Bernard Fellay, son supérieur général,
un texte où il met en cause la formation au séminaire d’Écône. Dans ce
texte, qu’il transmet également à une trentaine de prêtres de la
Fraternité, il dénonce la "sévérité incroyable" du P. Benoît de
Jorna, supérieur du séminaire. Selon lui, ce dernier, décourageant les
vocations, aurait renvoyé 62 séminaristes en sept ans. "Et, sur les 16
entrés en 1999, il ne reste qu’un diacre, ordonné en juin dernier, regrette
le prêtre. On me dit que c’est la qualité des jeunes qui fait défaut, mais
je m’inscris en faux contre cette opinion. C’est la formation qui fait
défaut."
Une
vision contestée par la Fraternité Saint-Pie-X. Selon le P. Alain Lorans, ce
sont "49, et non 62 séminaristes (qui) ont quitté Écône depuis
1997." Pour le porte-parole du district de France de la Fraternité, ce
chiffre, loin d’être extravagant, correspond à ce qui peut se vivre au sein
d’autres communautés religieuses. "Si quelques-uns ont été renvoyés,
d’autres se sont rendu compte que ce n’était pas leur vocation ou ont opté
pour d’autres communautés religieuses."
Au
sein de la Fraternité, le P. Laguérie est une figure emblématique. Successeur
en 1984 de Mgr Ducaud-Bourget à la tête de l’église
Saint-Nicolas-du-Chardonnet occupée par les intégristes (il n’a alors que 29
ans), cet homme de tempérament se fait remarquer en 1993 par la tentative d’occupation
d’une autre église parisienne, Saint-Germain-l’Auxerrois. En 1998, il
arrive à Bordeaux et, quatre ans plus tard, obtient de la mairie de se voir
confier l’église Saint-Éloi alors non utilisée par l’Église catholique.
En avril dernier, la cour administrative d’appel de Bordeaux a annulé la
délibération du conseil municipal, l’archevêque de Bordeaux n’ayant pas
donné son accord à la désaffectation du bâtiment. Mais celui-ci demeure
toujours occupé illégalement par les lefebvristes, qui y ont effectué d’importants
travaux. "Le P. Laguérie ? Un électron libre qui fait ce qu’il veut,
quitte à aller trop loin", estime un de ses adversaires bordelais, pour
qui la rupture avec la Fraternité était inévitable.
Après
la lettre critiquant le séminaire d’Écône, le P. Laguérie est sommé de
présenter des excuses à sa hiérarchie, mais refuse de se soumettre. Il est
alors muté dans un prieuré mexicain de la Fraternité. "J’ai fait
doublement appel de cette sanction, rétorque-t-il. D’une part, j’ai
demandé la constitution d’une commission interne, mais Mgr Fellay s’y est
toujours refusé. Ensuite, sur les conseils d’un avocat du Tribunal de la Rote
romaine, je me suis adressé à l’évêque de Fribourg, dont le prédécesseur
avait reconnu la Fraternité Saint-Pie-X en 1970" – donc avant le schisme
de 1988. Selon lui, Mgr Bernard Genoud, évêque de Fribourg, lui aurait
verbalement donné son accord pour examiner le recours. Ce que le diocèse
catholique, joint au téléphone par La Croix, dément formellement.
"Le
vrai enjeu est électoral"
Entre-temps,
le P. Laguérie a été plusieurs fois sommé de quitter Bordeaux. Le 22 août,
le P. Régis de Cacqueray, supérieur du district de France, vient notifier aux
fidèles occupant Saint-Éloi le départ du P. Laguérie,
"sanctionné" pour "acte de subversion". En signe de soutien
au prêtre, un bon tiers de l’assistance quitte la messe, qui continue sans
chant ni orgue. À la sortie, le P. Laguérie s’explique dans un tract. Le
dimanche suivant, le P. de Cacqueray se voit refuser l’accès à Saint-Éloi
et s’adresse aux fidèles de la chapelle de Lisleferme, l’autre lieu de
culte de la Fraternité à Bordeaux, et répond au tract. Enfin, vendredi 3
septembre, le P. Laguérie reçoit l’ordre de quitter Bordeaux sous
vingt-quatre heures. Il refuse – ce qui entraîne son exclusion de la
Fraternité.
Depuis
ces événements, la communauté lefebvriste bordelaise est profondément
divisée. "Toute la paroisse est derrière son curé", affirme à la
sortie de la messe quotidienne Jacques Desmé, déjà présent aux côtés du P.
Laguérie lors de l’occupation de Saint-Germain-l’Auxerrois. Selon lui, l’assistance
à la messe quotidienne est passée d’une dizaine de personnes à une
trentaine. "C’est une forme de soutien spirituel", explique-t-il.
"Je ne crois pas que les gens suivront un prêtre qui n’est plus
rattaché à aucune institution", relativise Baudouin de Lapasse,
président de l’association propriétaire de la chapelle de Lisleferme et un
des soutiens de la Fraternité Saint-Pie-X.
Mais
pour le P. Pierre Duverger, envoyé par la Fraternité comme successeur du P.
Laguérie, il ne faut pas se polariser sur le cas bordelais : "Tout cela
reste un cas particulier au regard de ce que nous réalisons à travers le
monde", explique ce jeune prêtre de 35 ans revenu de sept ans au Chili et
en Argentine. "La Fraternité peut-elle prendre le risque de voir éclater
le district de France qui, à lui seul, représente un tiers de l’ensemble
?", s’interroge Louis Portal, fidèle du P. Laguérie, relevant qu’une
large part des fidèles de Saint-Nicolas-du-Chardonnet soutiendraient aussi leur
ancien curé. Pour lui, cette affaire n’est que "la partie visible de l’iceberg"
: "La sanction n’est qu’un prétexte. Le véritable enjeu est
électoral." En effet, le mandat de supérieur général de Mgr Fellay
arrive à échéance en 2006, et les sanctions contre le P. Laguérie
interviennent après d’autres visant des figures historiques du mouvement
intégriste. Ceux-ci n’en finissent plus aujourd’hui de dénoncer les
"dérives autoritaristes" de Mgr Fellay, même si, selon le P. de
Cacqueray, celui-ci "ne tient pas spécialement à reprendre la charge qu’il
occupe".
Autre
enjeu : les discussions avec Rome. Une tendance "historique" a
toujours considéré le schisme comme temporaire, espérant un retour dans l’Église
catholique grâce, par exemple, à un statut de prélature personnelle (comme l’Opus
Dei). Une autre tendance, incarnée par Mgr Fellay, voit Rome s’enfoncer dans
"l’apostasie silencieuse", comme il l’a affirmé en février
dernier.
Du
côté de l’archevêché de Bordeaux, on regarde avec circonspection cette
situation, d’autant plus paradoxale que des fidèles ayant rompu il y a seize
ans avec l’Église catholique font aujourd’hui appel à elle pour régler un
différend qui ne la concerne pas… Or, s’il espère bien pouvoir récupérer
un jour l’église Saint-Éloi illégalement occupée, le diocèse ne sait plus
avec qui discuter, chaque interlocuteur se présentant comme seul légitime. Un
cas d’autant plus embarrassant que Mgr Jean-Pierre Ricard est également
président de la Conférence des évêques de France et membre de la commission
Ecclesia Dei, chargée, au Vatican, des contacts avec les intégristes.
Repères
Ancien
archevêque de Dakar au moment de Vatican II, Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991)
refusera des conclusions du Concile (qu’il avait votées), notamment sur la
liberté religieuse, l’œcuménisme et la liturgie.
En
1970, il fonde, en Suisse, le séminaire d’Écône et la Fraternité Saint-Pie
X, reconnue association de droit diocésain par l’évêque de Fribourg.
Le
30 juin 1988, il ordonne quatre évêques sans l’accord de Rome, provoquant
son excommunication latae sententiae (du fait même).
Le
2 juillet, Jean-Paul II, par le motu proprio Ecclesia Dei adflicta, constate l’excommunication
de Mgr Lefebvre, des évêques qu’il a ordonnés, mais aussi de tous ceux qui
manifestent une "adhésion formelle au schisme".
Le
20 octobre 1988 est fondée la Fraternité Saint-Pierre pour regrouper les
prêtres et fidèles traditionalistes qui ont refusé de suivre Mgr Lefebvre.
Basée
aujourd’hui à Menzingen (Suisse) et dirigée par un Suisse, Mgr Bernard
Fellay (l’un des quatre évêques ordonnés illicitement par Mgr Lefebvre), la
Fraternité rassemblerait aujourd’hui 440 prêtres (dont un tiers de
Français) présents dans 55 pays. Elle compte six séminaires et, en France, 30
prieurés.
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