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Rivarol – 10 septembre 2004

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Remous au Front national et à la Fraternité Saint-Pie X : qu’en penser?

Jérôme BOURBON

Simple coïncidence ou tentative parallèle de déstabilisation interne ? Les turbulences qui agitent simultanément le Front national et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) risquent en tous cas, si elles devaient se prolonger, d’affaiblir les deux principales organisations qui entendent incarner une résistance, pour l’une à la décadence de la France, pour l’autre à l’église conciliaire.

DIX-HUIT MOIS D’ESCALADE VERBALE

Depuis la création du club L’Esprit public par Jacques Bompard en février 2003, les relations se sont tendues entre le maire d’Orange et le président du Front national. De plus, la fulgurante montée en puissance, tant politique que médiatique, de Marine n’a pas arrangé les choses. En effet, le regard plutôt complaisant des grands media à son égard qui l’ont souvent invitée, d’autre part la ligne ouverte, moderne et laïque qu’elle veut incarner ont provoqué la crispation d’une partie importante de l’appareil du Front.

De même que la tension n’avait cessé de monter, vingt mois durant, entre les lepénistes et les mégrettistes après le congrès de Strasbourg de 1997, de même les relations n’ont-elle cessé de se dégrader, depuis le congrès de Nice de 2003, entre d’une part Jean-Marie et Marine Le Pen, et de l’autre Jacques Bompard et Bernard Antony faisant de Bruno Gollnisch leur favori avec une insistance qui ne pouvait que nuire au numéro deux du FN (« Ils me soutiennent comme la corde soutient le pendu », déplore d’ailleurs Gollnisch). Attaques dans la presse (interrogé sur Bompard et ses soutiens dans Minute du 1er septembre, Le Pen s’en prenait (inutilement) à « tous ces gens d’extrême droite (qui) ne m’ont jamais vraiment aimé » et évoquait « des vieilles querelles remontant à plus de trente ans, de vieilles histoires du PFN et d’Ordre nouveau »), communiqués de riposte aussi virulents de Bompard et de Antony, l’escalade verbale se poursuit depuis dix-huit mois.

Consciente du risque d’une nouvelle fracture au sein du Front, Camille Galic qui avait déjà (vainement) tenté d’éviter la rupture en 1998 dans ses conseils d’amis, avertissait à nouveau dans RIVAROL dès le 14 février 2003 : « Ah non, ça ne va pas recommencer ! Vite, silence dans les rangs et les stylets au vestiaire ! Un pour tous et tous pour un afin que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. »

LE DANGER D’UNE NOUVELLE SCISSION ?

Las, ces « nouveaux conseils d’amis » n’ayant pas été plus écoutés qu’en 1998, la crise est à nouveau devant nous au point que Marine Le Pen a évoqué, en marge de l’université d’Enghien, un danger d’ « implosion interne » du mouvement (RIV. du 3 septembre 2004). Le 3 septembre les neuf membres du bureau exécutif du Front ont donc décidé de « suspendre M. Bompard et Mme Stirbois de leurs fonctions de membres du Bureau politique jusqu’à leur convocation devant le bureau exécutif le 16 septembre prochain, afin de les entendre ». Motif : « divers parasitages intempestifs intervenus durant les campagnes européennes et régionales » et « contestation de l’autorité des instances du Front national ».

Si Bompard et Stirbois étaient finalement exclus du Front, hypothèse envisagée mardi par JMLP sur RTL (« Cela va dépendre de la session du bureau exécutif devant laquelle ils se présenteront »), le mouvement en pâtirait, non seulement parce que le parti perdrait sa seule mairie importante, ses deux seuls conseillers généraux (le couple Bompard), mais aussi parce qu’il se séparerait de dirigeants populaires qui ont réussi à être élus à plusieurs reprises au scrutin majoritaire à deux tours, performance rare à l’extrême droite.

De plus, avec le soutien d’Antony et des siens, du Bloc identitaire, d’anciens cadres du MNR et de quelques responsables du Front très remontés contre Jean-Marie Le Pen et sa benjamine, Bompard et Stirbois pourraient peut-être créer, sous une forme ou sous une autre, une structure concurrente, qu’elle soit ou non à vocation électorale. Une balkanisation qui profiterait directement au MPF de Villiers (lequel affirmait dernièrement sur Radio-Courtoisie avoir reçu ces derniers mois un afflux important de cadres et de militants) et indirectement à l’UMP et à l’Elysée. L’atomisation groupusculaire précède toujours la dérive crépusculaire.

UN RAPPORT QUI A MIS LE FEU AUX POUDRES

La Fraternité Saint-Pie X échappera-t-elle pour sa part à l’implosion ? La crise actuelle est la plus sérieuse, sinon depuis sa naissance il y a trente-quatre ans, au moins depuis le départ en 1988 d’une vingtaine de prêtres et de séminaristes qui avaient alors refusé les quatre consécrations épiscopales sans mandat pontifical accomplies par Mgr Lefebvre. Même si cette fois-ci il s’agit, au moins à première vue, non d’une divergence doctrinale, mais d’un différend de méthode sur la gestion des hommes. Au cours d’une conférence de presse très achalandée qu’il a tenue le 7 septembre dans la crypte de Saint-Nicolas, l’abbé Régis de Cacqueray, supérieur du district de France, accompagné des abbés Lorans et Celier, a relaté la chronologie de la crise.

L’origine directe du conflit serait l’étude statistique sur la situation actuelle des quatre séminaires internationaux de la Fraternité (Ecône, Zaitzkofen, Winona et La Reja) que l’abbé Philippe Laguérie, prieur de Bordeaux, doyen d’Aquitaine et responsable de l’église Saint-Eloi, a envoyée durant l’été à trente-cinq confrères. Dans ce document sont avancés des chiffres catastrophiques sur le nombre d’ordinations sacerdotales pour l’année 2005 dans les différents séminaires. Ainsi d’Ecône ne sortirait l’an prochain qu’un seul prêtre de la promotion initiale tandis qu’à Winona, aux Etats-Unis, vingt des vingt-huit séminaristes de l’année auraient été renvoyés. Idem à Zaitzkofen, en Allemagne, où il n’y aurait aucune ordination prévue l’année prochaine.

La direction de la Fraternité conteste formellement ces chiffres et annonce l’ordination de dix-sept prêtres en 2005 : six à Ecône, six à Zaitzkofen, quatre à Winona et un au séminaire de La Reja en Argentine. Par ailleurs, le document transmis par l’abbé Laguérie contestait la gestion du séminaire d’Ecône par son directeur, l’abbé Benoît de Jorna, et le corps professoral, pointant du doigt des renvois de séminaristes sans motif valable (62 en sept ans ; la maison généralice évoque, quant à elle, 41 départs). Aux critères objectifs de la vocation sacerdotale auraient été ajoutés d’autres critères secrets et arbitraires, ce qui créerait une mauvaise ambiance à Ecône où, selon les contestataires, régnerait un véritable climat de terreur. Faux, affirme l’abbé de Cacqueray, qui, souligne au contraire la « bienveillance » des professeurs et du directeur à l’égard des séminaristes.

UNE MUTATION-SANCTION REFUSEE

Le 29 juillet, Mgr Bernard Fellay, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, mute l’abbé Laguérie à la tête d’un prieuré au Mexique. Refus de l’intéressé qui considère cette mutation comme une sanction disproportionnée. S’il nous a assuré qu’il était « prêt à présenter des excuses » pour l’envoi (et non le contenu) du document incriminé, en revanche il refuse d’ « être traité comme un chien » et entend rester à l’église Saint-Eloi qu’il a réussi à obtenir en 2002 d’Alain Juppé, député-maire UMP de Bordeaux et dans laquelle de nombreux travaux (auxquels l’abbé a activement participé) ont déjà été financés et menés à bien. Par ailleurs, Philippe Laguérie reproche à Régis de Cacqueray d’être allé voir dans son dos en mai dernier Mgr Ricard, archevêque de Bordeaux et président de la conférence épiscopale, et d’avoir négocié avec lui sa neutralisation. Si le supérieur du district de France de la FSSPX reconnaît cette visite, il nie en revanche avoir fait preuve d’une quelconque déloyauté envers son confrère.

A partir du 22 août, les événements s’accélèrent : ce jour-là, l’abbé de Cacqueray vient à Saint-Eloi lire un communiqué de Mgr Fellay annonçant la mutation de l’abbé Laguérie et son remplacement par l’abbé Pierre Duverger, un proche de la direction de la FSSPX. Aussitôt, une partie des fidèles quittent l’église. A la fin de la messe, l’abbé Christophe Héry, adjoint bordelais de Ph. Laguérie, donne lecture d’un tract intitulé « Le choix qu’il faudra faire » et à l’en-tête de l’association Eglise Saint-Eloi. Y sont dénoncés « la condamnation sauvage de l’abbé Laguérie, sanctionné, rejeté, sans poste, en exil hors d’Europe » et le refus du supérieur général d’instruire l’appel interjeté par l’abbé Laguérie qui de plus n’ « a pas été entendu avant le prononcé de la sentence ». Il s’agit donc de choisir entre « la Fraternité dans le droit de l’Eglise, avec l’abbé Laguérie, ou une Fraternité hors du droit de l’Eglise, vers une grave dérive ».

UN ARBITRAGE TRES RISQUE

Le 31 août, l’abbé Laguérie fait appel à Mgr Genoud, archevêque (conciliaire) de Lausanne-Fribourg, ‑ diocèse où la FSSPX a été érigée canoniquement le 1er novembre 1970, qui a aussitôt pris acte de la requête et qui fera connaître sa réponse dans un temps et selon des modalités encore indéterminés. Pour se défendre, l’abbé Laguérie prend un avocat italien auprès de la Rote, Maurizio Incerti. En attendant le résultat de l’appel, l’abbé Laguérie s’estime toujours le seul prieur légitime de Bordeaux et demeure toujours au prieuré de Bruges. Début septembre des scènes assez pénibles se sont multipliées : devant le refus de l’abbé Laguérie de laisser entrer son successeur désigné et de « libérer » les chapelles de Saintes et de Bordeaux, l’abbé de Cacqueray fait appel à des vigiles accompagnés de maîtres-chiens. L’abbé Laguérie porte aussitôt plainte au commissariat de Bruges.

L’arbitrage de l’église conciliaire (sans parler de celui des tribunaux républicains !) est évidemment à très hauts risques car l’intérêt objectif des modernistes est de diviser et de neutraliser le courant traditionaliste, comme ils y avaient parfaitement réussi en 1999 avec la Fraternité Saint-Pierre en donnant raison aux seize prêtres « putschistes ». Pour leur « insubordination », les abbés Laguérie et Héry ont donc été exclus de la Fraternité. Ils contestent cependant la validité juridique de la sanction, rejettent le terme de « mutins ». L’abbé parisien Guillaume de Tanoüarn soutient ses deux confrères. Lors de la conférence de presse, il s’est exprimé vigoureusement, demandant instamment la création d’une procédure d’appel ou de recours au sein de la FSSPX. Il est anormal, a-t-il dit, que Mgr Fellay exerce les trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire qui, dans une société religieuse, ne peuvent être confondus. « Mgr Fellay se prendrait-il pour le pape ? » s’est-il interrogé. D’aucuns parmi les opposants s’interrogent sur ce paradoxe : comment la FSSPX peut-elle à la fois légitimer la désobéissance envers Jean Paul II qu’elle reconnaît comme le vicaire du Christ assisté du Saint-Esprit et ayant le charisme de l’infaillibilité et refuser parallèlement à ses prêtres toute contestation interne ?

L’ambiance est donc très lourde entre deux camps désormais antagonistes, sous le regard désolé de prêtres, de fidèles et de sympathisants impuissants dont certains à Paris en sont venus aux mains sur le parvis de Saint-Nicolas le 5 septembre à propos de la distribution d’un tract de soutien à l’abbé Laguérie et titré : « Non à l’autodestruction de la Fraternité Saint-Pie X » (site Internet : www. crisefraternite.com ).

Ces crises parallèles du Front national et de la Fraternité frappent par d’étranges ressemblances. Dans les deux cas, les contestataires sont des historiques qui bénéficient d’une grande notoriété et d’une indéniable popularité au sein de leur organisation. Cofondateur du Front national, Bompard a parfaitement réussi depuis dix ans son implantation locale. L’abbé Laguérie, ordonné prêtre en juin 1979 à Ecône par Mgr Lefebvre, a été quatorze ans durant le dynamique animateur de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet et, à la télévision du temps de la Cinq, défendit avec alacrité le point de vue des des traditionalistes. L’abbé de Tanoüarn par ses revues, les colloques, symposiums, conférences et cafés-philo qu’il a si souvent organisés est aussi une personnalité en vue.

RICHESSE ET HANDICAP DE NOTRE « FAMILLE » : DE TROP FORTES PERSONNALITES

Dans les deux cas, il y a incontestablement une incompatibilité de caractère et d’humeur : Bompard, on le sait, n’a jamais été un proche, encore moins un inconditionnel de Le Pen. La faconde et le panache du Gaulois Laguérie, tout comme la brillance de l’abbé de Tanoüarn contrastent avec la réserve et la prudence du Suisse Mgr Fellay qui se défie des « coups » (prise d’église par la force, etc). L’extrême droite politique et religieuse étant souvent composée de fortes personnalités, au caractère souvent difficile, il n’est pas étonnant de voir des frottements dégénérer dès lors que de grands féodaux contestent la pertinence des choix du chef.

A ces questions d’épiderme s’ajoutent très certainement des différences d’approche. De fonctionnement d’abord. Bompard et Antony souhaiteraient un FN plus collégial, accordant davantage d’importance aux élus locaux, aux cadres intermédiaires. Revendications qui étaient déjà en 1998 celles des mégrettistes, lesquels stigmatisaient le manque de démocratie interne au Paquebot. L’abbé Laguérie aspire lui aussi à un fonctionnement de la Fraternité tenant davantage compte des prêtres de terrain et de leurs avis, plus ouvert sur la mission.

Mais la violence soudaine de cette crise parallèle laisse à penser qu’il y a autre chose. La querelle sur la gnose qui a fortement divisé la mouvance traditionaliste, avec à la clé de virulentes attaques personnelles, a pu jouer un rôle, au moins indirect, les abbé de Tanoüarn et Héry s’étant opposés aux tenants de l’école barruélienne que défendent en revanche Chiré-en-Montreuil, les dominicains d’Avrillé et Sous la bannière.

Reste évidemment la question des accords avec ce que Mgr Lefebvre appelait la « Rome moderniste ». En janvier 2002, la régularisation canonique de la Fraternité Saint-Jean-Marie Vianney de Campos au Brésil, qui défendait jusque-là des points de vue analogues à ceux de la FSSPX, puis en octobre 2003 l’exclusion de l’abbé Paul Aulagnier, figure historique de la Fraternité et chaud partisan d’un arrangement avec Rome, prouvent les réticences de certains à s’inscrire durablement dans une stratégie de dissidence avec le Vatican, même si en l’occurrence les abbés Laguérie, Héry et de Tanoüarn se disent totalement en phase avec Mgr Fellay sur la question des accords pratiques avec le Vatican et ne paraissent pas du tout disposés à se rallier aux modernistes.

A QUI PROFITENT LES « CRIMES » ?

Cependant une crise de l’Eglise qui s’éternise sans que l’on voie de solution à vue humaine a de quoi en décourager plus d’un dans la mouvance issue du prélat d’Ecône. De même l’impossibilité pour le Front national depuis sa naissance il y a trente-deux ans de conquérir le pouvoir, d’y participer ou seulement de l’influencer, peut conduire des cadres du mouvement à s’interroger sur la pertinence de la stratégie suivie jusque-là.

Quoi qu’il en soit, ce qui se passe actuellement risque de favoriser une démobilisation entraînant elle-même une perte de substance et de foi. Dont la perspective doit en réjouir beaucoup dans les palais officiels et épiscopaux. Qui sait ? Certaines officines, en distillant de folles rumeurs et en excitant les antagonismes, ne sont peut-être pas étrangères à l’irruption de ces crises simultanées.