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Le Monde - 21 septembre 2004

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La dérive sectaire des catholiques traditionalistes

Henri Tincq

Provocations, haines fratricides, exclusions : la Fraternité Saint-Pie X de Mgr Marcel Lefebvre est à la dérive, victime de ces déviations familières à tous les groupuscules, de gauche comme de droite, qui, armés de certitudes dogmatiques, assurés d'avoir raison contre tout le monde, incapables de la moindre autocritique, s'enferment dans les pires impasses. Mgr Lefebvre, évêque dissident du dernier concile Vatican II, témoin d'une époque d'arrogance catholique qui a vécu, mort trois ans après avoir été excommunié pour insoumission par Jean Paul II en 1988, doit se retourner dans sa tombe. Les évêques et prêtres qu'il a consacrés illégalement se déchirent à belles dents.

A l'échelle des crises que traversent toutes les confessions religieuses et n'épargnent pas le catholicisme, le limogeage par sa propre hiérarchie de Philippe Laguérie, curé de la paroisse traditionaliste Saint-Eloi de Bordeaux après avoir été le moine-soldat de Saint-Nicolas du Chardonnet, fief intégriste de Paris depuis 28 ans, peut paraître dérisoire et pitoyable. Mais la Fraternité Saint-Pie X est punie par où elle a toujours péché : le schisme. Et risque de connaître le destin promis par ceux qui l'ont toujours détestée : céder à la tentation suicidaire, finir comme une petite secte.

Depuis les années 1970, cette "fraternité", bien mal nommée, de catholiques traditionalistes constitue une sorte de cancer qui ronge un organisme, l'Eglise, déjà affaibli. Elle n'est pas qu'une armée de prêtres - quelques centaines - au conservatisme militant, portant soutane, célébrant la messe en latin, tournant le dos au peuple, refusant de distribuer la communion à la main. C'est un ensemble de séminaires, de prieurés, de collèges en nombre croissant. C'est surtout le lieu d'une mauvaise conscience catholique qui a suivi le concile, ses réformes et ses crises et qui, jusque dans les années flamboyantes de Jean Paul II, n'a pas cessé de produire ses effets.

On ne fera pas d'amalgame hâtif entre ces héritiers d'une tradition anti-Réforme, anti-Révolution et antimoderniste, réactivée par l'"intransigeantisme" catholique du XIXe siècle, par Charles Maurras et l'Action française, et les nouvelles formes radicales d'extrémisme et de prosélytisme qui agitent les milieux fondamentalistes nord-américains. On rappellera leurs convergences dans la promotion du film Passion de Mel Gibson. Mais, à part une minorité qui fut de tous les combats de Jean-Marie Le Pen ou jeta des bombes contre un cinéma parisien qui projetait La Dernière Tentation du Christ, de Martin Scorsese, en 1988, ce sont surtout les nostalgiques d'un monde où le centre était l'Eglise, l'ancienne messe le passage obligé vers le sacré, le prêtre le meneur des hommes et des âmes et le vieux catéchisme le petit manuel d'une foi fondée sur l'obéissance et la morale.

IMPOSTURE

Jamais ils n'ont accepté les réformes de Vatican II : une liturgie plus participative, la reconnaissance de la liberté de religion, l'ouverture aux autres confessions chrétiennes et non chrétiennes (judaïsme, islam). Pour eux, Jean XXIII, Paul VI, Jean Paul II ont bradé l'Eglise, taillé en pièces la saine doctrine, préparé l'"apostasie". Sur le plan séculier, en préférant la loi de Dieu à celle des hommes sur l'avortement, l'union homosexuelle, etc., l'autorité à la délibération, le monopole catholique au libre dialogue avec les autres religions, en s'érigeant contre toutes les formes de modernité, ils ne sont pas si éloignés du fond de commerce de tous les radicalismes.

Pourtant, leurs églises - peu nombreuses et ils s'en plaignent - sont pleines, y compris de jeunes assoiffés d'ordre moral et de certitudes. Leurs séminaires (Ecône en Suisse...) recrutent, plus faiblement que dans les années 1970 mais davantage que ce qui avait été pronostiqué après le schisme. Leurs monastères séduisent par la liturgie à l'ancienne. Leur vingtaine d'établissements d'enseignement - sans contrat avec l'Etat - attirent des familles qui réclament une stricte éducation catholique.

"Il y a un besoin de sacré et de beauté. Les fidèles réclament du grégorien, du latin, du Bach ou du Mozart", dit le Père Michel Lelong, proche d'eux. Les traditionalistes usent jusqu'à la corde l'argument du déclin de l'Eglise moderne. A les entendre, ils "récupèrent" ceux qu'elle aurait laissés sur la route par une liturgie jugée médiocre, un clergé usé, une timidité trop grande dans l'affirmation de la vérité catholique.

Rien n'est plus fallacieux que cette opposition entre une Eglise "traditionaliste", qui aurait le vent en poupe et serait victime du Vatican et d'évêques - surtout en France - qui refuseraient de leur donner des églises, et une Eglise "conciliaire" qui éprouve certes d'énormes difficultés, surtout dans le recrutement des prêtres, mais est loin d'être sinistrée, comme le prouvent les participations aux célébrations de Pâques ou Noël ou les rassemblements autour du pape comme lors de son dernier pèlerinage à Lourdes. L'imposture ne pouvait plus durer, et c'est après avoir dénoncé la "situation catastrophique"des séminaires de sa Fraternité que l'abbé Laguérie a été viré, le 5 septembre, et expédié... au Mexique. Sanction qu'il refuse.

En toile de fond s'affrontent les partisans d'un compromis avec le diable - le Vatican - et ceux d'un dialogue musclé qui aurait toutes les apparences de la bonne volonté mais pas d'autre fin que de préserver ce qui reste de l'Eglise lefévriste après les ruptures et dissensions provoquées par le schisme de 1988. La direction actuelle de la Fraternité, conduite d'Ecône par Mgr Bernard Fellay, évêque schismatique consacré par Mgr Lefebvre, poursuit depuis des années des négociations avec le Vatican ou de petits groupes d'intermédiaires (dont des évêques français qui veulent garder l'anonymat par peur de leurs confrères) en vue d'une soi-disant réconciliation.

Grâce à des compromis qui révulsent les milieux progressistes, elle a obtenu des succès : symboliques comme la célébration d'une grand-messe en latin, en présence de cardinaux, dans l'une des quatre basiliques majeures de Rome. Sérieux comme l'attribution de lieux de culte plus nombreux et la promesse d'un statut juridique de plein droit, analogue à la "prélature personnelle" dont bénéficie l'Opus Dei depuis 1982.

Ont-ils peur d'un rapprochement qui leur ferait perdre leur raison d'être ? Les durs comme les abbés Laguérie ou Guillaume de Tanouarn, directeur de la revue Certitudes, se rebellent et mettent en cause les modèles de formation de leurs cadres.

Ils réclament un dialogue plus musclé avec Rome. Ils ne veulent pas d'un statut sur mesure qui ne soit pas précédé par des concessions doctrinales du Vatican, la reconnaissance du droit à la messe en latin dans tous les diocèses, la renonciation à toute forme d'œcuménisme avec les "hérétiques" protestants, les juifs ou les musulmans selon cet "esprit d'Assise" de Jean Paul II, qu'ils rejettent comme un épouvantable "syncrétisme".

En refusant la main tendue par Rome, l'aile traditionnelle la plus extrême fait fausse route. Quel que soit le successeur du pape actuel, ils ne sont pas assurés de retrouver demain à Rome des interlocuteurs aussi bien disposés, voire complaisants, que les cardinaux Castrillon-Hoyos, un Latino-Américain très conservateur de la Curie, chef de la congrégation du clergé, ou Ratzinger, dont les rappels à la discipline, à la morale catholique, à la liturgie traditionnelle et la déclaration Dominus Jesus (2000), réaffirmant la suprématie du catholicisme, devraient leur aller droit au cœur.

En multipliant les concessions, le Vatican court après ses brebis égarées. C'est une démarche légitime. Mais elle risque de faire passer le souci de la réconciliation et de l'unité avant celui de la clarté.