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Pacte n°87 - septembre 2004

Le droit de l’abbé Laguérie
par l'Abbé G. de Tanoüarn
http://site.pacte.free.fr/

Beaucoup de choses se disent à droite et à gauche sur « l’affaire de Bordeaux ». Nous avons laissé passer un peu de temps et nous avons pris un peu de retard, nous prions nos lecteurs de nous en excuser, pour ne pas intervenir à chaud en mettant encore de l’huile sur le feu. Le texte que vous allez lire est purement doctrinal : c’est dans la doctrine qu’il faut chercher les certitudes lorsque nos références semblent vaciller. Nous refusons de céder à l’emballement de la polémique en cherchant à savoir, comme les enfants dans la cour de récréation «Qui a commencé ». La Fraternité Saint Pie X se trouve déchirée par une des crises les plus graves de son histoire. On lit ici ou là qu’il s’agirait d’une banale querelle de personnes ! A Dieu ne plaise ! Je voudrais expliquer le plus simplement possible les dessous de cette crise, les enjeux de la dispute. Il faut bien se dire que, quel que soit le règlement disciplinaire du problème, ces questions demeureront si l’on refuse d’y répondre sur le fond... Elles sont de nature à mettre en jeu la survie de la Fraternité Saint Pie X, ou en tout cas à compromettre pour longtemps le service ecclésial qu’elle rend aux catholiques perplexes. Il faut donc que, faisant abstraction de tout amour propre, les membres de la Fraternité (et aussi les fidèles, pourquoi non ?) réfléchissent aux deux questions gravissimes qui se posent à l’occasion de ce que l’on peut appeler d’ores et déjà « l’affaire Laguérie ».

Le surnaturel ne se voit pas

Tout commence avec la question que l’abbé Laguérie a posé lui-même : la question de la formation des séminaristes et des critères de la vocation religieuse. Le pape saint Pie X, notre saint patron, avait beaucoup insisté en son temps pour faire prévaloir ce que l’on pourrait nommer « la théologie romaine de la vocation ». Le chanoine Lahitton a publié un livre décisif sur cette question, avec la bénédiction du pape. Il part du principe que le surnaturel n’est pas l’objet d’une expérience sensible ou intellectuelle, dans l’ordre créé. On ne peut donc pas discerner une vocation surnaturelle par un jugement humainement motivé. Le surnaturel ne se voit pas ! Pour discerner une vocation, il suffit donc de vérifier que le candidat possède l’idonéité sacerdotale, c’est-à-dire de vérifier qu’il a les capacités morales et intellectuelles de devenir prêtre et qu’en outre son intention est droite. Ensuite, c’est l’appel de l’évêque qui formalisera ces conditions et l’on pourra alors parler sans se tromper d’une vocation sacerdotale. C’est cette doctrine de la vocation qui était enseignée à Ecône du temps où j’y ai fait mes études. Le regretté Père Barielle en avait fait un petit opuscule que nous avions tous lu : Ai-je la vocation ?

Aujourd’hui, les directeurs demandent aux candidats d’autres aptitudes, non révélées, malgré les demandes faites par différents prieurs ou directeurs d’école, qui ont besoin de connaître ces critères pour orienter les jeunes. Il peut arriver par exemple qu’un séminariste soit renvoyé au motif qu’il aurait « trop d’influence » ou qu’il manquerait « non de docilité mais de docibilité », non d’obéissance mais de malléabilité... C’est l’application de ces «nouveaux critères » qui engendre des départs mal gérés, provoquant l’étonnement des fidèles, qui voient revenir des jeunes réputés parfaitement aptes à devenir prêtres et qui après trois, quatre ou même cinq ans, se retrouvent, souvent sans explication décisive, à leur point de départ...

Une deuxième instance pourrait donner du poids aux sentences du supérieur

Mais l’« affaire Laguérie » engendre par elle-même une deuxième question de fond. On a appelé subversif cet enfant prodige de la Tradition, parce qu’il avait osé communiquer à une trentaine de confrères « anciens » la description chiffrée du malaise persistant depuis plusieurs années au séminaire d’Ecône. On a traité de «mutin » l’un des meilleurs éléments de la Fraternité en France, on a taxé de rebelle l’un des fils les plus fidèles de Mgr Lefebvre, au seul motif qu’il a fait appel de la sanction qui le frappait... Certains considèrent que l’autorité dans la Fraternité serait en droit de sanctionner de manière discrétionnaire, sans admettre dans son principe même la possibilité d’un appel juridique, d’une deuxième instance, qui pourrait équilibrer ou pondérer les sentences du supérieur. C’est la crise de l’Eglise qui justifierait ce pouvoir absolu du supérieur général de la Fraternité Saint Pie X. Il me semble que ces positions extrémistes reposent sur une erreur de perspective. Loin de diminuer l’autorité dans la Fraternité, une mise en forme juridique du pouvoir du Supérieur général stabiliserait et fortifierait la Fraternité tout entière (et affermirait par conséquent le pouvoir du Supérieur lui-même), en inscrivant la vie de l’Institut dans la durée et en en faisant non plus un mouvement militant mais une véritable institution.

Quant à ériger en principe le refus de tout appel, cela limite bien malencontreusement l’expansion de la Fraternité. Il existe une autorité de droit divin, qui est en elle-même absolue et illimitée dans son ordre : c’est l’autorité du pape. D’où le fameux adage : « Apostolica sedes a nemine judicatur », le Siège apostolique ne peut être jugé par personne. Mais en droit humain, une autorité absolue n’existe pas. Le plus grave est qu’elle ne représente qu’elle-même : elle devra donc forcément se cantonner dans son exercice en même temps qu’elle procèdera à une centralisation toujours plus forte dans son administration. Double occasion de repli ! Double occasion d’immobilisme et de diminution ! Double faiblesse, malgré d’éventuelles démonstrations de force !

Dans la pratique la plus quotidienne, cette autorité absolue est faible parce qu’elle s’exerce de manière solitaire. Elle doit donc limiter d’avance tous risques d’intervention de sa part, en visant la sécurité à tout prix parmi les membres du groupe qu’elle dirige. Sécurité dans le recrutement des candidats au sacerdoce : ne serait-ce pas cet impératif qui explique la crise des séminaires ? On invente de nouveaux critères, non communiqués mais plus restrictifs que les critères traditionnels, parce que l’on veut des individus soumis… Sécurité dans la diffusion de la Tradition catholique auprès des fidèles. Depuis longtemps on entend dire par tel ou tel responsable de la Fraternité qu’il ne faut pas admettre trop vite trop de nouveaux dans nos églises et nos chapelles, pour ne pas risquer d’être « contaminés » par des éléments non encore assimilés. Ne serait-ce pas cette faiblesse constitutive de la Fraternité qui expliquerait et – dans une certaine mesure – justifierait de tels propos? Cet impératif de sécurité, dû à la faiblesse des structures de notre société, limiterait ainsi chaque jour l’expansion de la Tradition catholique.

Dans cette perspective, loin de constituer un obstacle ou un scandale, ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Laguérie » est une chance historique pour la Tradition catholique, qui doit réagir en reconnaissant, encore et toujours, son devoir de suppléance, dans la terrible crise qui secoue l’Eglise catholique. Il y a des précédents à cette suppléance juridique. La Fraternité Saint Pie X a créé un Bureau canonique pour l’annulation des mariages. Pourquoi ne créerait-elle pas une structure qui régulerait – selon le code – son propre fonctionnement ? Pourquoi n’ouvrirait-on pas un bureau canonique, habilité à recevoir les appels des membres qui s’estimeraient injustement sanctionnés ?

Tel prêtre de mes amis, dans l’Eglise conciliaire, me dit avec un petit sourire narquois : « A partir du moment où vous avez rejeté le droit de l’Eglise, en sacrant quatre évêques sans la permission de Rome, vous vous êtes mis une fois pour toutes hors du droit. Faire appel, dans ces conditions n’a aucun sens ». Faut-il admettre ce raisonnement hostile à la Fraternité ? Faut-il se laisser mettre en dehors du droit de l’Eglise, au motif que l’on a, pour le bien de l’Eglise, procédé au sacre de quatre évêques ? Il me semble que c’est faire le jeu de ceux qui attendent impatiemment la déstabilisation de notre Institut et la destruction de son œuvre de rénovation ecclésiale.

Une autorité à deux têtes ?

D’un autre côté, la Maison générale exprime une crainte. Si l’on fait droit à l’appel de l’abbé Laguérie, on s’oriente, après la création de structures judiciaires extraordinaires vers une sorte de pouvoir bicéphale. A entendre Mgr Fellay, si cette structure existait à l’intérieur de la Fraternité, l’autorité aurait deux têtes... Le Supérieur général a écrit à l’abbé Laguérie qu’un tribunal d’appel dans la Fraternité correspondrait à «une sorte de soviet », jugeant les actes du Supérieur. Mais ce n’est pas du tout cela que signifierait la création d’une structure d’appel. Il n’est pas question une seconde d’un soviet révolutionnaire, qui se substituerait au pouvoir exécutif du Supérieur. Il ne s’agirait pas de juger Mgr Fellay, mais de rejuger l’abbé Laguérie. Lorsque le Conseil d’Etat formule un décret cassant une décision administrative du président de la République française, il ne se substitue pas à lui et n’instaure aucune bicéphalie !

Il faut simplement reconnaître qu’un Supérieur n’est jamais tout puissant. Selon la distinction des trois pouvoirs, utilisée aussi en droit canon, on peut dire qu’il a le dernier mot dans l’ordre de l’exécutif, bien entendu : il est chargé de faire fonctionner la structure. Mais dans l’ordre législatif, le pouvoir suprême appartient uniquement au Chapitre général. Devant une grave crise comme celle-là, on pourrait fort bien concevoir que les quatre évêques (dispensés de toute charge dans l’ordre exécutif et soumis au Supérieur général) constitueraient une sorte de conseil des sages, qui, bien entendu, n’interviendrait pas dans le fonctionnement de la Fraternité, mais qui, conformément au caractère universel de leur épiscopat, veilleraient au maintien de la foi et à la justice. Loin de diminuer le pouvoir du supérieur, une telle mesure le renforcerait, en lui donnant l’impact d’un pouvoir lui-même soumis au droit. 

On nous dira peut-être que Mgr Lefebvre ne gouvernait pas ainsi. Sans doute ! Mais combien de crises la Fraternité a-t-elle dû surmonter à ses débuts ! Et cela, alors que l’aura personnelle du fondateur lui donnait un pouvoir de persuasion incomparable.

Je ne vois pas d’autre solution, dans la crise présente, pour assurer un ordre vraiment juridique dans la Fraternité Saint PieX, que de se conformer au droit universel de l’Eglise en dotant la Fraternité d’une instance disciplinaire. Chaque évêque possède auprès de lui son Tribunal. Si la Fraternité voulait se soustraire à la nécessité de concevoir et de réaliser en son sein cet ordre, c’est qu’elle refuserait l’équilibre du droit général, en n’en prenant délibérément à son compte qu’une partie.

Comment, après cela, pourrait-elle s’établir dans la maturité, comme une œuvre fondée providentiellement pour le bien de l’Eglise et le salut du plus grand nombre d’âmes possible ?