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Réflexions à propos de l’avenir de l’Eglise et des séminaires - abbé Claude Barthe - 9 octobre 2004

Reprise de http://item.snoozland.com/

On aura remarqué, dans la crise qui ébranle la Fraternité Saint-Pie-X, l’attitude circonspecte des médias conciliaires (par exemple, La Croix, 9 septembre 2004) qui sont restés assez neutres dans l’information et réservés dans les jugements.

 Le motif de la crise est, on le sait, la contestation, par un certain nombre de prêtres de cet institut, de la « gestion » des vocations par les cadres du séminaire d’Écône, accusés de renvoyer trop facilement des séminaristes, le détonateur ayant été la prévision très basse d’ordinations de prêtres français en 2005.

Les raisons de la relative réserve des médias catholiques peuvent être diverses, notamment tactiques. Mais l’une des explications est que l’affaire en question se situe dans un contexte général, fort préoccupant pour tout le monde.

D’une part, il y a en France, depuis les années quatre-vingt-dix une nouvelle baisse des entrées dans les séminaires. Elle touche les séminaires et maisons de formation pris dans leur ensemble, sous forme d’une érosion globale et constante (même si la fermeture ou la crise de telle maison, le séminaire d’Avignon par exemple, profite de manière ponctuelle à telle autre, comme le séminaire de Bayonne).

À Écône, et sous réserve d’une vérification détaillée, c’est en concomitance de « l’effet Jean-Paul II », au milieu et à la fin des années quatre-vingt, qu’une baisse s’est fait sentir, alors qu’un certain nombre de séminaires « identitaires » (Ars, par exemple) voyaient gonfler leurs effectifs.

Aujourd’hui, les chiffres des séminaires lefebvristes demeurent grosso modo stables. C’est précisément là qu’est le problème : alors que la plupart des séminaires (mais non pas tous) qui avaient, quant à eux, bénéficié de cet « effet Jean-Paul II », constatent maintenant une baisse des entrées, le phénomène des vases communiquants ne se reproduit pas en sens inverse vers les séminaires de la communauté Saint-Pie-X, ni même, de manière vraiment significative et propre à éponger le déficit, vers les séminaires des autres communautés traditionnelles dites « en communion avec Rome ».

D’autre part, le problème précis qui a été soulevé à l’intérieur de la Fraternité Saint-Pie-X, celui des critères pour discerner le caractère idoine des candidats[1] ne lui est pas propre. Les séminaires français qui ont subsisté après le Concile ou qui se sont reconstitués recrutent, depuis le milieu des années quatre-vingt, une majorité de jeunes gens de type « identitaires », parfois très proches des milieux traditionalistes. L’encadrement spirituel et professoral a d’ailleurs été peu à peu adapté aux candidats et est souvent jeune (relativement à l’âge moyen du clergé dans les diocèses). Mais pour être modéré ce contexte n’en est pas moins idéologique. Dans le contexte très particulier qui est celui de l’Église aujourd’hui, chaque institution a sa « ligne », qui impose son homogénéité à ses membres. En fonction de celle du séminaire, parfois difficile à cerner, un tri s’effectue : retards aux ordres, renvois.

Par voie de conséquence, comme dans le cas d’Écône, naissent critiques et défiances concernant la manière dont les cadres du séminaire y font le tri. On s’étonne ainsi, qu’un certain nombre de séminaristes d’une très grande ville de France, éléments apparemment de qualité fort convenable, se voient retardés pour un an, deux ans, et parfois plus avant l’ordination, ou même soient renvoyés comme n’ayant pas la vocation en fin de parcours de formation. Entre « progressisme » et « intégrisme » honnis, les hommes de l’archevêque maintiennent un « modérantisme » de fer, si l’on peut dire. Ou bien encore, une crispation « conciliaire », cette fois, au Séminaire français de Rome a entraîné une quinzaine de renvois d’un coup[2]. Au total, comme toujours dans ces sortes de processus, ce sont surtout les personnalités les plus marquées que l’on écarte.

Mais d’autre part, il faut reconnaître que cette suspicion à laquelle se heurtent désormais les prêtres chargés de juger les candidats est tout à fait nouvelle[3]. Cela tient à l’ampleur et au caractère spécifique de la crise présente de l’institution ecclésiastique, qui font que les autorités et leurs décisions ne rencontrent plus d’acquiescement a priori, mais seulement une adhésion sous bénéfice d’inventaire. Cela est dû aussi au fait que l’encadrement des maisons de formation apparaît lui-même comme « jeune » et peu expérimenté. Cette impression, même si les prêtres ont dépassé la cinquantaine, repose sur ce fait : tout ce qui vit aujourd’hui dans l’Église, en fait revit, est fruit d’une espèce de renaissance, combien fragile d’ailleurs, après une époque de grand chambardement et de destruction universelle. C’est après une cassure qu’on rebâtit comme l’on peut. De sorte que, en réagissant contre les expériences désastreuses du passé immédiat, on ne peut pas faire pour autant de jonction, et pour cause, avec le passé antérieur. Les supérieurs et professeurs des séminaires français d’aujourd’hui – aussi bien d’ailleurs dans les diocèses que dans les communautés traditionnelles – ne sont plus dans le cours d’une tradition générationnelle. Ils sont, volens nolens, des reconstructeurs. Tous, dans un style certes différent selon qu’ils appartiennent à des séminaires traditionnels ou à des séminaires diocésains, recomposent une tradition avec les moyens du bord.

Il importe donc dans les analyses et réflexions, de ne pas se laisser enfermer dans la situation de segmentation extrême du catholicisme français et de considérer toutes choses globalement.

***

Pour survivre, en effet, le catholicisme un peu vivace – communautés nouvelles au sens large et communautés traditionnelles – s’est organisé en réseaux. Le phénomène de pratique liturgique élective – on choisit sa paroisse en fonction de sa sensibilité – s’est généralisé. Il faut tenir compte de cette situation, sans en prendre son parti.

Dans un livre récemment paru, Quel chemin pour l’Église ?[4], je suggère que l’on réfléchisse, pour les temps qui vont venir et qui seront assurément décisifs, aux moyens pour préparer une transition dans l’Église, entre le présent état post-conciliaire et la réorganisation de l’Église selon un mode substantiellement traditionnel, mais qui n’aura probablement pas grand-chose à voir, dans les apparences, avec ce qu’elle était dans les années soixante. Ce qui implique que chacun fasse effort pour sortir des horizons limités, à l’intérieur desquels il lutte jusqu’à présent pour sauver ce qui peut l’être.

En fait, pour de nombreux catholiques franchement conciliaires, le temps des désillusions avait commencé bien avant qu’on ne l’avoue publiquement, mais on en était resté à une situation de très molle « reprise en main » qui ne satisfaisait personne.

Mais voici que ceux que l’on pourrait appeler « restaurationnistes », qui sont plus ou moins déçus du Concile, sont en train de s’étoffer en nombre et en relative détermination. Ils représentent toute une gamme de personnes, dont beaucoup, sans oser le reconnaître, ont traduit leur déception en plaquant une vision et des pratiques traditionnelles, notamment liturgiques, mais aussi disciplinaires, spirituelles, etc., sur les nouveautés conciliaires.

Ainsi à Rome, monde fort diversifié, on peut constater chez ces déçus une hostilité toujours plus ouverte vis-à-vis de la réforme liturgique telle qu’elle s’est faite. Si un véritable front commun réunissant des « traditionnels » de toutes tendances aux jeunes prêtres identitaires, et aux membres de communautés nouvelles, est resté jusqu’à ce jour structurellement improbable, il est clair que les frontières deviennent malgré tout plus perméables dans un clergé qui dépérit en tant que corps. Cette union des forces vives devrait être pensée dans la vue d’une transition, au moins en deux domaines clés, celui de la liturgie et celui de la doctrine.

Dans le domaine de la liturgie, une transition est relativement facile à imaginer. Elle concerne non pas les lieux où se célèbre une liturgie traditionnelle (qu’il faut continuer à préserver et multiplier), mais les paroisses communes. Bien des verrous sauteront lorsqu’il sera reconnu que tout prêtre a le droit de dire la messe d’avant la révolution liturgique, et que seront créées des paroisses Saint-Pie-V et, tôt ou tard, l’équivalent de diocèses Saint-Pie-V. Mais il faut surtout que tous les pasteurs aient la possibilité de réintroduire un esprit traditionnel dans la liturgie ordinaire : offertoire sacrificiel, célébration vers l’abside. Il faut, dans cet esprit, imaginer des passages progressifs. Il convient de se guérir par étapes de l’esprit qui a présidé à la confection de la nouvelle liturgie, tout en reprenant éventuellement dans les paroisses ordinaires un certain nombre de ses expériences (des cycles de lectures élargis de l’Ancien et du Nouveau Testament). Ce projet d’évolution du rite réformé vers le rite non réformé gagne d’ailleurs du terrain dans les esprits sous le thème de « réforme de la réforme ».

La « réforme de la réforme » liturgique appelle tout naturellement une « réforme de la réforme » du point de vue doctrinal : la déficience de la réforme liturgique est le miroir des problèmes théologiques et du flou doctrinal qui s’exprime visiblement dans le flou liturgique. Si on en vient à corriger progressivement en liturgie le manque de transcendance, on sera conduit de même à sortir de ce qui en est le similaire du point de vue de la doctrine. Il faut aller vers une remise à plat des principes théoriques qui déstabilisent l’édifice ecclésial depuis quarante ans.

Le but ultime de la transition dans le domaine doctrinal est l’élaboration d’une interprétation authentique (magistérielle) – par précisions, corrections, condamnations de directions erronées – des points litigieux de Vatican II et des textes subséquents. Le but est donc le retour à l’exercice du magistère à strictement parler, à l’expression de l’Église enseignante en tant que telle.

Avant qu’on arrive à cette interprétation authentique, il faudra qu’intervienne la légitimation d’une libre discussion des points en litige, œcuménisme, par exemple. Et dans le même temps, il s’agit d’admettre « à égalité catholique », comme tels, ceux qui remettent en question la légitimité de principe qu’ils reçoivent de Vatican II.

Les uns et les autres, déçus du Concile et anti-Concile qui, toutes tendances confondues, ne doivent pas représenter de grandes foules, auront à s’accorder respectivement la bonne foi, dans la mesure où les uns et les autres seront expressément engagés dans cette marche vers une interprétation authentique des doctrines litigieuses. Tous, dans l’hypothèse d’un processus de transition, se mettant en attente de l’enseignement de l’Église. Cette rencontre des déçus et des anti appelle de soi une évolution des uns et des autres.

Du côté des premiers ce devrait être une évolution doctrinale, pour admettre la vérification du Concile. Du côté des groupes traditionnels, c’est une évolution « pastorale » qui sera logiquement demandée. Il leur faudrait sortir de l’actuel cas de figure de perpétuel rapport de force entre eux et le monde conciliaire, pour se placer dans le cadre d’une alliance au sein de laquelle ils viendraient prêter main-forte à l’ensemble des conciliaires déçus, dans la mesure où tous marchent vers une remise en question des doctrines contestées.

Dans cette perspective, pour ne parler que de la question liturgique, ces traditionnels vont avoir à seconder un mouvement de réintroduction, à plus ou moins haute dose, dans la célébration de la messe des paroisses communes de l’élément sacré et sacrificiel (autel vers l’abside, prières de l’offertoire romain, etc.). Sans pour autant que ces mêmes groupes traditionnels enterrent le talent reçu : le rite tridentin devra cependant jouer le rôle de témoin et d’étalon de la tradition liturgique.

Et c’est ici que devrait intervenir une réflexion sur l’avenir du sacerdoce et de la formation sacerdotale. La désertification sacerdotale ne pouvant, dans un premier temps, que s’accroître, il faudra, par la force des choses, imaginer des formules autres que l’actuel quadrillage paroissial.

La mise en place d’associations de prêtres, de communautés de religieux, d’organisations diverses, mieux à même de prendre en charge les vastes territoires où sont disséminés les catholiques, est hautement souhaitable.

Les prêtres de rite Saint-Pie-V de diverses obédiences qui auront cessé d’être traités en parias, auront à dispenser une pastorale (catéchisme, prédication, œuvres) d’intelligente reconstruction. Il leur faudra accepter, et il faudra que l’on accepte, leur contribution au titre d’organes de reconstruction parmi d’autres.

Dans ce cadre, il n’est pas dit que la formation des futurs prêtres telle qu’elle a été organisée au XVIIe siècle – formation en maisons organisées comme des communautés religieuses fermées – et qui a donné jadis d’excellents résultats, soit toujours et dans tous les cas la mieux adaptée aujourd’hui. La formation au sein même de la vie ecclésiale ordinaire – dans des presbytères paroissiaux, par exemple –, qui n’avait d’ailleurs jamais été totalement abandonnée, ne peut-elle réapparaître à côté de la formation dans des séminaires classiques ? Par exemple, une séparation entre la formation spirituelle et proprement sacerdotale, avec un apprentissage pastoral « sur le terrain », et la formation intellectuelle dans des facultés ecclésiastiques, telle qu’elle se pratique notamment pour les séminaristes parisiens, peut être parfaitement envisagée dans un certain nombre de cas (c’est d’ailleurs ainsi que M. Olier avait conçu le premier Saint-Sulpice). S’il est vrai, en effet, que les vocations existent encore dans des communautés et de séminaires relativement florissants, et qu’elles vont toujours de préférence vers ces instances qui tacitement ou expressément récusent « l’esprit du Concile », les besoins de l’Église vont exiger assurément tout autre chose que des mesures ponctuelles visant à ne recréer que des lieux semblables et tous identiques entre eux.

L’abbé Claude Barthe

Vient de paraître :
Claude Barthe
Quel chemin pour l’Église ?
Hora Decima, septembre 2004
Quarante ans après la clôture du deuxième concile du Vatican, bien des choses ont changé pour l’Église et le monde. Aujourd’hui, l’heure doit être au dialogue à l’intérieur de l’Église entre catholiques de bonne volonté, entre d’une part, ceux qui s’opposent à l’esprit du Concile et dont l’ensemble déborde le monde varié des traditionalistes et, d’autre part, les laïques, prêtres ou évêques qui, ayant accueilli Vatican II, sont cependant de plus en plus anxieux devant la faillite de la pastorale de ce concile. Tous doivent s’engager vers une interprétation correctrice des doctrines litigieuses. Tous aussi doivent aussi s’interroger sur les déficiences de fond d’une réforme liturgique qui a mal vieilli. Car il est de plus en plus urgent de trouver une issue.
ISBN 2-915844-00-3, 140 pages, 15 euros


[1]. « Aujourd’hui, les directeurs demandent aux candidats d’autres aptitudes […]. C’est l’application de ces “nouveaux critères” qui engendre des départs mal gérés, provoquant l’étonnement des fidèles, qui voient revenir des jeunes réputés parfaitement aptes à devenir prêtres et qui après trois, quatre ou même cinq ans, se retrouvent, souvent sans explication décisive, à leur point de départ » (l’abbé Guillaume de Tanoüarn, Pacte, septembre 2004).

[2]. Inversement, il est vrai, telle communauté ou tel séminaire, sera critiqué en raison du « laxisme » avec lequel il reçoit au sacerdoce des jeunes gens à la maturité discutable.

[3]. Suspicion qui vient d’abord des candidats eux-mêmes : dans les séminaires restés relativement plus « à gauche », les cadres se plaignent de la défiance des séminaristes à leur égard, épluchant les références données dans les cours, contestant les « abus » liturgiques. Mais les professeurs et directeurs le leur rendent bien, pointant le piétisme anti-intellectuel de leurs séminaristes « identitaires », la vie affective très libre que tel ou tel continue à entretenir malgré sa « rigidité » doctrinale, etc.

[4]. Hora Decima, septembre 2004, 15 € www.hora-decima.fr