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"Chroniques Inactuelles" du Mascaret - 10 novembre 2004

La sainteté sacerdotale - Abbé Christophe Héry

Repris du site http://www.mascaret.presse.fr/

Mgr Lefebvre a fondé la Fraternité en vue de restaurer « l'idéal sacerdotal » (Itinéraire spirituel p. 5). Il rapporte cet idéal non pas à la sainteté subjective et personnelle du prêtre, mais à deux traits fondamentalement objectifs : « pureté doctrinale et charité missionnaire. » Médiateur entre Dieu et les hommes (He, 5, 1), agissant avec la puissance du Christ , le prêtre reçoit mission « d'annoncer l'Évangile à toute créature » (Mc 16, 15). Il est ordonné pour enseigner la doctrine de la foi, communiquer l'espérance à toute âme, remettre les péchés, offrir le sacrifice et répandre par la prédication et les sacrements le feu de la charité. Dans la fidélité à sa fonction réside sa sainteté. « Pureté doctrinale » : la mission essentielle vise à transmettre sans corruption le dépôt de la foi et la religion intègre. « Charité missionnaire » : une telle mission relève non de la foi mais de la charité, de l'amour des âmes et du don de sa vie pour leur salut, à la louange de la gloire de Dieu.

On rappelle souvent combien la messe est la source de sainteté pour l'Église, mais on omet la réciproque. Puisqu'elle actualise l'offrande de Notre Seigneur sur la croix, puisqu'elle ajoute « ce qui manque à la passion du Christ », la messe ne peut se concevoir selon Mgr Lefebvre sans « l'aliment qui nourrit cette offrande » : « l'activité apostolique » (Itinéraire spirituel, p. 45), hors de quoi les fruits de la communion sont empêchés. Qui n'aurait pas sa part de labeur à présenter au Christ ne pourrait communier pleinement à son sacrifice : il ne partage pas effectivement la soif dont il souffre : que les hommes le connaissent, l'aiment et soient sauvés par la foi en lui. «On ne peut louer Dieu et ne pas se soucier de son prochain » (Lettres pastorales, p. 96).

Mariage dans le camp des saints

Tout catholique admire la sainteté. Mais encore faut-il distinguer la sainteté du sacrement de celle du sujet qui le reçoit. Prenons l'exemple du mariage chrétien. On peut être tenté de croire que la finalité ultime du sacrement de mariage soit la sainteté des époux. Or il s'agit de la pire tentation, sous l'apparence du meilleur, hautement dangereuse pour la foi et pour l'institution du mariage, privé par là de sa fin propre et de son bien véritable : 1- la génération et l'éducation des enfants ; 2- la vie commune, la fidélité et la sanctification mutuelle des époux.

Nul ne conteste que les liens du mariage engagent dans la voie de la sanctification mutuelle, par la grâce du sacrement. La part des époux, c'est de se trouver sanctifiés par la fidélité à leur état. Le but de l'institution demeure néanmoins, et n'est pas la sainteté ni le bien personnel des époux mais la transmission de la vie. Au nom de sa “sainteté” personnelle, un conjoint pourrait-il se refuser à l'autre et reprendre sa liberté ? On devine le caractère odieux et mensonger de cette fausse doctrine par ses effets ravageurs sur le couple. Si la famille - les enfants d'abord, le couple ensuite - n'est plus le but du mariage, alors advient la ruine prochaine du couple, de la famille, de tout l'ordre naturel et surnaturel voulu par le Bon Dieu. Il s'agit d'une inversion des fins, sous l'effet pernicieux d'un surnaturalisme, qui trahit la grâce du sacrement en éliminant la fin propre de l'institution, pour y substituer la “sainteté” comme son but.

Jean Huss, les Cathares, les Albigeois ont commencé exactement par cette erreur-là. Influencé par les philosophies personnalistes, le concile Vatican II a réintroduit cette pernicieuse inversion des fins du mariage, on le sait, en refoulant le bien des enfants au même plan que le bien personnel des époux, créant deux buts parallèles : « Le mariage est ordonné au bien des conjoints en même temps qu'à la génération et à l'éducation des enfants » (Catéchisme des évêques de France, 1991, n° 477). Mais aucune institution ne peut tenir si elle n'est soumise à sa seule fin principale.

On demande des prêtres pour le salut des âmes

Quant au prêtre, est-il ordonné en vue de sa sainteté personnelle ou pour un autre but ? Il est excellent de rappeler la grandeur du sacerdoce, saint en lui-même, car participant pour l'éternité au sacerdoce de Jésus-Christ. Ouvrons le catéchisme traditionnel de référence, celui du concile de Trente (II- ch. XXVI §IX) : « Tous les autres sacrements donnent à ceux qui les reçoivent des grâces de sanctification et d'utilité personnelles, tandis que ceux qui sont initiés aux ordres sacrés [la prêtrise] participent à la grâce céleste pour que leur ministère profite au salut de l'Église et de tous les hommes. »

Sacerdos signifie “donneur de sacré”. Le sacerdoce n'est assurément pas conféré au prêtre pour lui-même. Le prêtre se trouve directement ordonné, non pas à sa sainteté subjective et personnelle mais pour un but qui le dépasse, quoiqu'il mette en jeu sa charité évangélique : le salut des âmes, qui constitue la loi suprême de l'Église. Le catéchisme de Trente poursuit : « Le prêtre a deux grands devoirs à remplir : l'un de produire et d'administrer les sacrements, l'autre d'enseigner aux fidèles confiés à sa garde les choses et les règles de conduite nécessaires au salut. »

« Il nous a ordonné pour prêcher au peuple », dira saint Pierre (Act 10,42), et non à un cercle restreint d'amis, de purs ou de fidèles initiés. La sainteté du prêtre, c'est l'exercice de sa charge de miséricorde auprès des foules d'âmes qui ont soif de l'amour du Christ ou qui l'ignorent. La piété sacerdotale est inconcevable sans l'office apostolique qu'elle inclut, et qui concerne d'une part la proclamation de l'Evangile dans la situation d'aujourd'hui, d'autre part la célébration de la messe et des sacrements. L'apostolat, avec toutes les exigences actuelles et les épreuves qui l'accompagnent nécessairement, fait partie intégrante du « mystère de la piété » qui transportait saint Paul d'enthousiasme (I Tim., 3,16). En missionnaire averti, Mgr Lefebvre instruisait dans ce sens tous ses prêtres : « Que notre apostolat soit pour nous une source constante de sanctification, afin de pouvoir aider les âmes à s'élever vers Dieu » (Lettres Pastorales, p. 97). La Fraternité, a-t-il inscrit dans les Statuts (art. 2), est « essentiellement apostolique ».

« Que notre apostolat soit pour nous une source constante de sanctification »

Sans cette soif, sans cette générosité sacerdotale, la foi la plus belle et la plus intransigeante demeure sèche et inopérante. Fût-elle traditionnelle, la foi qui n'opère pas dans l'amour des âmes au nom du Christ, ou qui ne montre pas « le visage maternel de l'Eglise » (Lettres Pastorales) n'est rien. « C'est d'un même élan de zèle que le prêtre se rend à son église, à son autel pour prier et s'y abîmer dans l'adoration, et qu'il se rend auprès des âmes qui réclament les soins de son sacerdoce » (Lettres Pastorales, p. 96).

En cela consiste la mission qui fonde l'Église : « Il n'y a, en définitive, qu'un seul apostolat, une seule Mission, c'est celle que Notre Seigneur avait reçu de son Père : Comme mon Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie (Jn 20,21) » (L.P. p . 91). Apôtre signifie bien “envoyé”. L'apôtre représente celui qui l'envoie . Il tient son autorité d'enseigner de celui qui lui donne mandat, en vue d'agir et de parler en son nom : « Qui vous écoute m'écoute, et qui vous rejette me rejette » (Lc 10,16).

C'est la raison de respecter tous les prêtres et, malgré leurs torts éventuels, leurs défauts, leurs faiblesses, de les aborder comme on aborderait Jésus-Christ en personne : « les pouvoirs qu'ils ont de consacrer le Corps et le Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, et celui de remettre les péchés, dépassent toutes nos conceptions humaines » (Catéchisme de Trente). Il est à noter que les vocations éclosent dans les familles qui portent un respect non affecté envers le prêtre, presque jamais dans les autres.

Le malaise du séminaire et des prêtres

Il se répand une conception erronée de la sainteté sacerdotale prise comme but du sacrement, rapportée seulement au sacrifice intérieur et prétendument mise en danger par la “dissipation” du ministère. Or il s'agit d'une déviation doctrinale (réapparue depuis Vatican II) qui tend à confondre sacerdoce du prêtre et sacerdoce des fidèles. Le sacrifice intérieur est l'apanage de tous les baptisés, tandis que le sacrifice extérieur et le ministère qui en découle est l'office propre du prêtre (Catéchisme de Trente). Son ministère ne devient agitation ou attache intéressée que dans la mesure où s'interposent en lui d'autres buts que le salut des âmes, ou à cause d'une mauvaise organisation : le ministère est en soi la raison d'être du prêtre et la source normale de sa sanctification.

 vrai danger pour un prêtre est de n'avoir plus comme but principal de ramener à Jésus-Christ le plus grand nombre, de ne plus rechercher l'excellence et le développement de son ministère et de n'être plus, par la messe, par la parole ou par l'écrit, au contact des âmes à convertir ou sanctifier. A moins de se fonctionnariser, le prêtre ne peut se contenter d'un ministère tournant, anonyme ou impersonnel. De cette distorsion entre ce pourquoi ils sont devenus prêtres - dépenser leur vie au salut des âmes - et le but qu'ils poursuivent - rechercher hors de leur office une sainteté subjective - découle un trouble intérieur plus ou moins pesant. Si l'on inculque aux jeunes et aux futurs prêtres que le grand obstacle à leur sanctification sera leur ministère ou que leurs œuvres missionnaires mèneront à l'activisme, il ne faut pas s'étonner du malaise et des défections. Le malaise profond du séminaire ne peut s'expliquer par les seules mauvaises dispositions des candidats au sacerdoce. Il provient essentiellement d'un surnaturalisme qui instaure un clivage entre la finalité réelle de la vocation, le ministère auprès des âmes, et le but qu'on voudrait lui substituer : la sainteté (qui n'est plus) sacerdotale.

Loin de toute recherche subjective, la sainteté sacerdotale relève du sacrement lui-même, institué par Jésus-Christ au soir du Jeudi Saint. Le catéchisme du concile de Trente poursuit (ch. XXVI §X) : « Il est certain que le sacrement de l'Ordre, quoique destiné directement, comme nous l'avons dit, au bien et à l'avantage de l'Église, produit néanmoins dans l'âme qui le reçoit la Grâce de la sanctification qui le rend propre et habile à remplir ses fonctions et administrer les sacrements d'une manière convenable. »

Notre fondateur exhortait ses prêtres à croire viscéralement en la grâce sacerdotale, en la diversité et la puissance des charismes donnés en elle à chacun : « Soyez vraiment vous-mêmes » ! (L.P. p. 127) ; « Avoir la foi vive, profonde, en ce mandat qui vous est donné » (L.P. p 91) ; « Prenons garde de douter de notre message et de sa vertu infinie » (L.P. p 42). En cela, Mgr Lefebvre est l'excellent disciple de saint Paul qui réveillait ainsi son fils spirituel préféré, Timothée : « Ne néglige pas le don spirituel qui est en toi » (I Tim., 4, 14) ; « Je te rappelle d'avoir à raviver le don de Dieu qui est en toi de par l'imposition de mes mains » (II Tim., 1, 6). La raison d'être de l'homme consacré à Dieu s'identifie au désir même du Christ, qui définit sa Mission : « Que les hommes aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance » (Jn 10,10). Laissons le mot final au fondateur d'Ecône : « Que l'amour et le zèle de notre vocation nous rendent ingénieux dans l'organisation de notre apostolat, toujours bon pasteur de tous ceux qui nous approchent (…) et, par-dessus tout, confiants dans la parole toute-puissante de Notre Seigneur qui est Lui-même le Verbe de Dieu » (L.P. p. 42).

« Veiller et opposer une défense ne suffit pas... : tous les prêtres doivent ressentir dans leur âme le besoin pressant de provoquer toutes les occasions possibles pour contacter ces frères fourvoyés et porter la lumière dans leurs âmes ».

De toute évidence, on ne sanctifiera le sacerdoce qu'en l'exerçant !