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"Qui est gnostique?" - abbé Prieur - 26 novembre 2004

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"Qui est gnostique?"
abbé Claude Prieur, diacre

« Mieux vaut une armée d’ânes commandée par un lion, qu’une armée de lions commandée par un âne » (Mal. Foch)

L’alibi et le réel. 

La Fraternité Sacerdotale Saint Pie X connaît depuis les mois de fin d’été une crise interne et publique sur fond de limogeage et d’exclusion. ‘’Affaire Laguérie’’, disent les supérieurs de l’oeuvre sacerdotale qui portèrent inconsidérément le divergent et la sanction à la connaissance du public avant même d’avoir prévenu le principal intéressé. A l’étude, un faisceau d’indices concordants démontre qu’il n’existe pas d’ ‘’affaire Laguérie’’, mais bien une ‘’affaire des séminaires’’ soulevée en interne par l’abbé, elle même sur fond de limogeage et d’exclusion. Cette crise là couve depuis longtemps déjà. Quant-aux indices, ils sont corroborés par les vices de forme, tant canonique que civil, et tels qu’ils ne manquent jamais d’apparaître en ce genre de circonstances pour désigner où se trouve véritablement l’erreur et l’abus. En réalité monsieur l’abbé Laguérie a joué là le rôle du pompier, usant à l’égard de son Supérieur Général d’une série d’avertissements gradués comme il convient à la correction fraternelle de la part d’un fils loyal à l’égard de son supérieur. Au vrai, et pour reprendre une expression de maître Jérôme Triomphe, il ne s’agissait que d’un ‘’appel au chef’’.

Bien entendu, on a tiré sur le pompier. Rome le fit en son temps contre Monseigneur Marcel Lefèbvre, à la suite d’une tenace inspiration qui datait de bien avant les premières ordinations de l’été chaud (1976) ou des sacres (1988). L’archevêque attaché à la Tradition et au Magistère constant était déjà dans le collimateur lorsque son cousin, le cardinal Lefèbvre, alors sur le siège de Bourges, lui dit au nom de ce qui s’appelait alors la Conférence des Cardinaux et Archevêque de France : « Marcel, nous ne te pardonnerons jamais ton attitude pendant le Concile ». Depuis cet avertissement, l’impavide archevêque, tiré de son isolement romain par quelques zélés candidats au sacerdoce, avait fondé une Fraternité Sacerdotale et, crime irrémissible, ouvert un premier séminaire très vite encombré de vocations... Voilà pourquoi on ferait bien d’y regarder à deux fois avant de tirer sur le pompier.

 

Pour monsieur l’abbé Laguérie, comme pour son Père fondateur, tout laisse à penser que le collimateur était activé depuis longtemps déjà, la soupe cuite et la dialectique dûment touillée à la louche conceptuelle en d’innombrables petits cercles de connivence : très petits en effet, tant par la taille que par la pertinence et l’honnêteté intellectuelle ; comme les modernistes se citant les uns les autres en dépit de leurs propres contradiction et avec un indéniable esprit de famille. Exagération ? Ce serait ignorer ce que peut être le marigot ecclésiastique à l’occasion, spécialement quand le pouvoir sur les âmes est en cause. De multiples tentations y sont choyées et réchauffées comme des bienfaits, et c’est sous l’aspect du bien – ici le bien de l’autorité - qu’on y attaque le panache, la loyauté et la pertinence. On les qualifie d’orgueilleux là où l’on est soi-même quelque peu jaloux, avide à son tour de pétrir des âmes dont on n’imagine pas qu’elles aient pu être en phase sans avoir été d’abord conditionnées, ni qu’on ait pu se les attacher autrement que pour faire sa petite pelote. Comme on l’aurait fait soi-même... Passe en effet que, pour être fidèle à saint Paul (Phil. I, 15-18), on laisse aux jaloux : « proclamer sans crainte la Parole ; (ils) le font par envie (...) et par esprit d’intrigue (...) car leurs intentions ne sont pas pures (...). Après tout, dit l’apôtre, d’une manière comme de l’autre, hypocrites ou sincères, le Christ est annoncé et je m’en réjouis ». Mais là où ça ne va plus du tout, c’est lorsque les dits jaloux s’érigent en mètre étalon et chassent les bons, leur prêtant leur propre vice : l’envie. N’en va-t-il pas souvent de la sorte quand on se constitue en comité de sauvetage ?

De quoi est-il question en définitive ? Du pouvoir exercé sur les âmes. Comment et par qui ? C’est la question qui est posée : qui sont les gnostiques ?

 

Désobéissants ou gnostiques ?

 

Dans la ‘’charretée’’ des exclus, évoquée par un esprit délicat, lui même ‘’antignostique’’ puis anti ‘’antignostiques’’ – nous l’avons connu sédévacantiste, enthousiaste d’Emile Poulat dès son séminaire, et plus historiciste que philosophe -, on trouve trois prêtres accusés de gnosticisme : messieurs les abbés Laguérie, Héry et de Tanouärn. Quelle brochette ! Accusés par qui ? Par ceux qui mènent la danse de l’exclusion, et qui le font au nom d’un catharisme non tout à fait dénué, il faut le dire, de traces chimiques à caractère gnostique. La preuve en est que les fidèles interrogés sur ‘’l'affaire Laguérie’’, embarrassés par les vices de forme dont on a usé contre lui et contre les confrères qui estimaient à honneur de le défendre, répondent tout uniment : « Oui, mais il faut obéir », avant d’ajouter : « Et puis, de toute façon, ils ne sont pas nets : ce sont des gnostiques ». Outre que ces fidèles, plus soucieux de confort intellectuel que de vérité, n’ont pas inventé les phrases tout faites qu’on leur a demandé de produire, on a là deux réponses distinctes.

 

La première réponse estime qu’on a tort d’avoir raison contre ses supérieurs, surtout si on a le droit pour soi. Au nom du ‘’bien commun’’ il faut s’exécuter en obligeante et mystique victime. Mais de quel ‘’bien commun’’ s’agit-il ? Est-ce celui de l’Eglise, Corps Mystique du Christ, s’exprimant par la voix du supérieur, ou celui d’un esprit de corps ecclésiastique temporaire et inédit ? On entendit en son temps le Père Finet insister au cours d’une retraite en 1971 à Châteauneuf de Gallaure : « Il vaut mieux avoir tort avec le pape que raison contre lui », et récemment Me Trémolet de Villers confier : « Je suis l’âne du Pape ». Esprit de corps en effet. Mais alors, face à la Rome moderniste c’est l’esprit même de l’oeuvre de monseigneur Lefèbvre qui s’effondre, devenue, de forteresse du ‘’bien commun’’ et de héraut de la foi, simple château de cartes. Et il faudrait ici se soumettre à son tour ? Sans examen ? Et contre l’avis explicite de monseigneur Lefèbvre, lequel recommandait qu’on ne le suivît pas mais plutôt la constance de l’Eglise, s’il venait à se tromper ?

La seconde réponse montre que sous le déni du droit se cache la ‘’vraie’’ raison, qui n’a plus rien à voir avec l’obéissance. Quelle est-elle cette raison ? C’est que nous avons à faire, avec ces abbés, à de troubles gnostiques. Exagération ? Non : le mot d’ordre en a couru. Il a été suivi et on l’entend partout : non seulement ce sont des ‘’révoltés’’, mais - raison occulte et réservée à la connaissance des initiés (sic) – ce sont des ‘’gnostiques’’ ! Gnose, gnosticisme, gnostique : barbares appellations. Qui, parmi ces fidèles prévenus, sait vraiment ce qu’elles signifient ? De quelle sombre et redoutable concertation, réelle ou supposée, accuse-t-on ceux que l’on soupçonne d’en relever ? La chose existe-t-elle à ce jour ? Et si oui, dans quelle mesure, et où ? Et les confrères entachés de ce relent pestilentiel, veut-on vraiment qu’ils obéissent ? Ne préfère-t-on pas qu’ils disparaissent du paysage traditionnel : ‘’De toute façon, ce sont des gnostiques !’’

 

Il faudrait tout de même savoir ce que vous voulez chers fidèles aveugles et sourds autant qu’on peut l’être, psittacistes par ailleurs peu paralysés de la langue ; et vous, clercs malins et fiers de l’être, travestis en agitateurs de l’ombre, en souffleurs de théâtre. C’est l’un ou l’autre qu’il faut, mais pas les deux en même temps : obéir, s’il y a lieu, et si d’autre part on n’est pas suspect de gnosticisme, ou alors subir le châtiment réservé aux traîtres qui participent de cette hérésie ou de quoi que ce soit de gravement suspect, et là, il n’est plus besoin de muter le mutin ni même de souhaiter qu’il obéisse, mais c’est un devoir de procéder à son exclusion rapide et sans délai (comme il en a été procédé à l’égard de monsieur l’abbé Hery qui ne s’est pas livré, du haut de la chair et mandaté par son Prieur, à un prône entaché de gnosticisme, mais s’est contenté de lire une mise au point juridique). Pourquoi leur demander d’obéir s’ils sont ainsi entachés, et pourquoi laisser croire qu’on a voulu les garder ? Pour les purifier, dira-t-on. Mais il a surtout été question dans la rediffusion d’une prière officielle datée de 1994 et sous la plume du Supérieur Général, de la purification de la Fraternité Sacerdotale, dont il semblait être soudain devenu le mandataire absolu, délégué par le Bon Dieu pour en rectifier la marche et même l’esprit, à la fois juge, exécuteur, et infaillible antenne du Saint-Esprit.

S’agissant de la purification personnelle, tout le monde y est tenu. Le Supérieur Général dans son office en vue du bien des âmes, l’inférieur par esprit de soumission, et tous deux au regard de la vérité : aimante ici et magnanime là. S’agissant de la ‘’purification de l’oeuvre’’, c’est tout autre chose. La prière de 1994 laisse entendre qu’en 1993, au moment où l’Institut a été confiée à son pieux auteur, cette oeuvre sacerdotale était déjà atteinte. De quoi grand Dieu ? Et voilà dès lors une étrange purification. Tant que rien n’a été explicité clairement et aux yeux de tous les membres du dit Institut, une telle purification relève d’un processus à caractère sectaire et gnostique. Mais le Supérieur Général s’est bien gardé de clarifier les choses. Il laisse supposer le pire, désigne sans les désigner quelques boucs émissaires offert à l’incontrôlable marge de la calomnie, et, dans même temps se pose en chargé de mission, en initié directement relié avec la Trinité et, bientôt, en victime des ingrats et des désobéissants. Louche. Très louche.

 

Voilà une perspective occulte, un acte réservé dont aucune exigence n’apparaît ni dans les statuts de cet Institut, ni dans les commentaires vivants qu’étaient les propos et les actes du fondateur. Monseigneur Marcel Lefèbvre n’avait pas de projet occulte. Les sédévacantistes et autres idéologues de la Tradition n’ont cessé d’en avoir. Il a dû, une fois, se séparer de quelques prêtres aux Etats-Unis. Il en a parlé et donné les motifs. Ils étaient eux-mêmes très imbus et empressés de se détacher. C’était d’impitoyables barres de fer, acharnés purificateurs d’autrui et, chose prévisible, adeptes de la secte du sédévacantisme, sélective, manœuvrière et, comme on sait, multi-carte : « Ils sont durs, durs, durs ! », entend-on encore nous dire monseigneur Lefèbvre bien avant cette séparation, tandis qu’il se prenait la tête entre les mains, assis près de la fenêtre dans un petit salon de la Maison Généralice ; puis il ajouta, les traits attristé et l’oeil amusé : « Et avec ça, d’un libéralisme pour eux-mêmes ! Incroyable ! Aux fidèles, ils ne cèdent rien ! Mais à eux, il leur faut tout ! ».

 

Trêve d’hypocrisie donc ! On parle de soumission et d’obéissance mais il n’est officieusement question, comme l’indiquent les réponses soufflées ici et là, que de pousser des confrères à l’exaspération, puis à la faute et à l’exclusion définitive : idée caressée dès longtemps. Après quoi on prendra la terre à témoin, comme on l’a vu faire maintes fois : « Vous voyez bien ! On a fait tout ce qu’il fallait. Hélas, pouvait-on vraiment faire quelque chose ? ». Toute erreur est multiforme et, à l’instar du « cher et vénéré P. Barrielle », tout petit maître à l’énorme mâchoire, on est moliniste et volontariste quand il s’agit de rendre la vie impossible à celui qu’on pousse vers la sortie ; puis – par une virevolte fatale - on est soudain mallebranchien et providentialiste quand, ayant obtenu ce à quoi on a travaillé avec malice et acharnement, on félicite la Providence, avec des trémolos dans la voix, d’avoir été si bonne en permettant qu’on soit enfin séparé - hélas et c’est une bien grande tristesse ! - d’éléments si douloureusement atteints par l’erreur et l’obstination. La boucle est bouclée, le tour de passe-passe achevé, la comédie jouée.

 

Vrais faux et faux vrais gnostiques.

 

Donc, quelques temps auparavant, une autre ‘fausse affaire’ était advenue dans le paysage de la Tradition catholique. Elle concernait le gnosticisme supposé de ceux qui, jusque dans le sérail, en auraient été atteints. Là encore des accusations, des rumeurs. D’où vient-elle ? Des anti-gnostiques. Du moins, d’une partie d’entre eux. Non pas les spécialistes, un peu mécontents comme monsieur de Lassus et avec raison - le connaissant, nous ne doutons pas de sa charité envers les personnes -, mais ceux qui, sans aménité et sans examen, concluent et excluent. La race des purificateurs et des vindicatifs qui :

‘’Largement empoutrés jusques au fond du crâne

‘’D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

‘’Trouvent encor la force et la volonté crâne

‘’D’extraire chez autrui, une paille si belle.

Qui est visé ? Quelques abbés moins encombrés quant-à eux, et que leur générosité, une certaine liberté de ton, une heureuse tension vers la fin, une joyeuse indifférence aux âmes chagrines - corrolaire inévitable de l’audace missionnaire et de la controverse théologique - ne rebute pas : audacieux, les voici sur la rampe de l’exclusion, menacés désormais de la mise à feu. Les voici soupçonnés d’une sombre machination de type idéologique là où ils ont toujours – eux ! - parlé ouvertement (et peut-être hâtivement) !

 

De quoi s’agissait-il ? Organisateurs d’un symposium et de colloques théologiques et contestés sur ce point, ils ont flairé chez de durs petits esprits une sourcilleuse propension à l’antignosticisme systématique. Ceux-ci en effet, toujours en chasse et allergiques à toute controverse avec ‘‘l’ennemi’’ - échange de vue cependant public - le soupçonnent de complaisance et de connivence secrète. Donc d’être gnostique. Partout ces esprits univoques voient le gnostique masqué, partout ils le démasquent. Alors, par un esprit de retours compréhensible, les abbés aujourd’hui sous le coup des sanctions ont émis le doute qu’une continuité organique et délibérée du vice gnostique ait pu traverser les siècles jusqu’à trouver son massif et infaillible siège aujourd’hui dans une conspiration très orchestrée et sans faille contre l’Eglise et la chrétienté. Hélas, ils citaient à l’appui de leurs doutes deux auteur, très érudits mais au tour d’esprit contestable : Alain de Benoît et Emile Poulat. Entrer en sympathie avec des auteurs spécialisés n’est pas interdit. C‘est la condition pour les mieux comprendre et rechercher en quoi ils sont intéressants. Ceux-ci le sont. Mais il faut également dire, en une ligne, en quoi on se détache d’eux. C’était facile : les attaches de ces deux auteurs sont louches et leurs conclusions mauvaises. Là, ils ne sont plus qualifiés. Mais n’a-t-on pas fait par ailleurs une bonne recension de Rémi Fontaine, excellent sur le laïcisme ? Il y a un genre propre à la recension. Opinion donc. Simple opinion.

 

Etait-ce une négation du fait gnostique ? Point du tout : il est historique et maintes fois repérable. Etait-ce l’affirmation solennelle qu’il n’y avait aucune trace de gnosticisme dans les moeurs hyper-cléricales, très closes et réservées du modernisme ? Dans le genre : « On change tout. Ecoutez docilement notre super-révélation ». Ou encore : « Nous avons la science, nous autres, et, de là où nous sommes, parfaitement initiés par les signes du monde qui parviennent jusqu’à nos impénétrables capacité réceptives, nous sommes les ions intermédiaires et occultes entre cette révélation nouvelle, cachée, réservée et inconnue jusqu’ici, et vous tous, valetaille obscurcie par des schémas antiques et bornés, à vous destinés jusqu’ici pour des raisons d’ordre bien compréhensibles ». Monseigneur Tissier de Mallerais, lors d’un sermon d’ordination a relevé cet aspect des moeurs modernistes. On y trouve en effet la trace de ce vice autocrate dénoncé depuis des lustres par Saint Irénée : se mettre au dessus de la Révélation, et plutôt que de la recevoir, bâtir un édifice intellectuel extrinsèque, une supra-révélation réservé à la connaissance de quelques uns ; ne plus prêcher le mystère, réputé trop enfantin, mais une bouillie pour les chats obscure aux simples. 

Qui conteste cela ? Personne. Qui conteste qu’il y ait actuellement des traces de gnosticisme identifiables ici et là et comme il y en eût dans toutes les hérésies au cours de l’histoire et sans exception, avant et depuis que saint Irénée en ait stigmatisé la perverse méthode intellectuelle ? Personne ne le conteste : tout le monde sait que l’erreur – et le modernisme - est polymorphe ; qu’elle fourmille en références douteuses dont, évidemment et en bonne place, celle-là. Teilhard de Chardin n’en est-il pas l’exemple frappant ? Le doute émis par les abbés calomniés et aujourd’hui mis au ban regardait à la continuité organique et systématique du courant gnostique à travers les siècles jusqu’à trouver son siège absolu, total et définitif aujourd’hui à Rome, elle-même identifiée de manière univoque à l’Eglise dite ‘’conciliaire’’. Le doute a été émis quand à cette systématisation univoque. Les auteurs spécialisés ont traqué pied à pied ce en quoi ils dénoncent la manifestation linéaire et historique auquel le gnosticisme s’est livré pendant vingt siècles et depuis l’Ancien Testament ; et surtout depuis le XVI° siècle où il a pris la forme d’une véritable conspiration à l’extérieur puis au sein de l’Eglise. Ce que je pense avec des gens tout à fait raisonnables, peu suspects de traquer méchamment leurs contradicteurs, et qu’une analyse historique, philosophique et théologique montre déjà à défaut d’aller aux sources gnostiques, elles mêmes impressionnantes.

 

Ce qu’ont fait remarquer nos abbés, et non sans pertinence, c’est qu’en recherchant de manière trop systématique la logique interne du mystère d’iniquité on risquait d’oublier que le royaume de Satan est divisé contre lui-même ; qu’on risquait de ne plus voir la Rome éternelle sous les oripeaux de l’officielle, pourtant magistralement secouée par leurs publications ; qu’on tendait à ramener la théologie et la pratique pastorale à un arsenal de guerre contre les entreprises de Satan auquel on identifie un peu rapidement Rome, et la totalité des fidèles non estampillés traditionalistes ; et qu’on s’exposait à faire passer une dialectique d’opposition, en cela très moderne, avant les exigences pratiques de la charité et contemplatives de la vérité qui, seules, et sans nécessaires préalable dialectique ou apologétique, réunissent les âmes par en haut, d’où qu’elles viennent. Cela, peut-on encore en discuter sans anathèmes ? Peut-on dénoncer les tendances ou les traits forcés ? La foi des uns et des autres n’est pas en cause dans ce qui reste voué à la libre discussion, voire sujet à morigéner de part et d’autre. In dubiis libertas.

Mais surtout, et c’est là l’important, les abbés réfutaient l’idée saugrenue que la controverse avec des prêtres et des intellectuels en situation dans l’Eglise actuelle puisse impliquer une connivence avec le gnosticisme caché dont ces mêmes prêtres ou intellectuels seraient les porteurs qualifiés, conscients et délibérés. Possible, et par inadvertance, mais pas d’emblée soupçonnable. Une série de questions, en effet, vient à l’esprit : ce genre de controverse sur la foi et le magistère d’aujourd’hui, implique-t-elle, de soi, une collusion avec les intervenants du camp adverse ? Empêche-t-elle de leur répondre ? Dissuade-t-elle de les désigner somme ‘’gnostiques’’ si l’occasion se présente ? Interdit-elle de préciser qui on est, et ce à quoi l’on croit ? Ne devrait-on pas plutôt dire que - quand elle n’est pas viciée par la dialectique d’opposition des modernes qui créé les antagonismes pour mieux faire avancer le schmilblic - la controverse ne sert qu’à cela : clarifier les points de vue, traquer chez l’adversaire le principe admis par lui et l’amener plus loin dans la discussion, le faire passer du stade d’ennemi à celui de loyal adversaire, puis, le temps et la prière aidant, au stade de compagnon et de frère, enfin rendu à la raison et devenu plus praticable – comme le veut la dialectique des anciens, celle de Socrate et d’Aristote et, plus tard, celle de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin – ? N’est-ce pas enfin l’occasion d’avoir à affûter sa propre argumentation, aiguiser son intelligence, renforcer son propre esprit conquérant et missionnaire ? C’est l’évidence même.

 

Vous avez dit gnostiques ?

 

Comme le disent les enfants : ‘’c’est celui qui l’a dit qui l’est’’.

Non pas que nous versions nous aussi dans le systématique délire antignostique, mais puisqu’on a parlé de ‘’traces’’ qui puissent éventuellement s’apparenter au gnosticisme, examinons-les. Examinons d’abord, plus que la doctrine supposée, les procédés, les manières de faire, les tics et les tocs. Il faut bien admettre qu’il y a là de quoi être préoccupé. Mais de qui parle-t-on ici ? Des trois abbés mis sur la sellette ? Non pas. Mais bel et bien de ceux qui les y ont mis de façon si ostentatoire, calomnieuse et empressée. Et posons-nous la question suivante à leur sujet : de la manière de faire à la pensée qui la guide, de la méthode utilisée à la doctrine sous-tendue, y a-t-il une distance ? La question est discutée entre Louis Jugnet et Dalbiez à propos de la psychanalyse : « La méthode, c’est le corollaire immédiat de la doctrine », dit Jugnet qui affirme le lien nécessaire de l’une à l’autre. Sans aller jusque là et tant par aménité que par charité, on se contentera d’y entrevoir une fâcheuse relation. L’Ecriture, qui invite à l’indulgence, dit qu’il ‘’ne faut pas briser le roseau froissé’’, et le dicton populaire qu’il ‘’vaut mieux prévenir que guérir’’ ?

 

Le cas d’école.

           

Alors prévenons ! Et voyons le cas d’école.

Qu’est-ce qui caractérise le gnostique, au plan humain ? C’est un autiste, il vit en autarcie intellectuelle spirituelle et morale : il sait. Il détourne à son profit ce qu’il n’a pas créé et délivre une soupe insipide : « Comme s’il pouvait montrer quelque chose de plus élevé et de plus grand que Dieu qui a fait le ciel, la terre et tout ce qu’ils renferment » (Saint Irénée, ‘’Contre les hérésies’’, préface, par. 1). Comme le cathare il est en perpétuelle recherche de quintessence au delà des contingences matérielles. Quelle quintessence ? Celle de la réalité ? Non pas, mais celle, maîtrisable, du sujet connaissant et agissant : la sienne. Celle, mise en coupe réglée, du groupe en phase : le sien. Son orgueil secret est à la mesure de son insuffisance ; sa capacité de recul et la vision qu’il a du bien commun, absente ; sa loyauté, invisible ; son honnêteté intellectuelle, sclérosée. Le délire le touche sur sa propre mission : il est assuré que Dieu parle par sa bouche. Passe encore que ce soit pour gouverner selon la loi divine, on y souscrirait des deux mains, mais il le néglige, étant hors d’atteinte, et édicte ses propres règles en dépit du sens commun.

 

A la vérité, c’est un réformateur. Que réforme-t-il ? Les âmes, bien sûr. Mais il entend se les adapter. Peu à peu ce sont les structures léguées et reçues qu’il modifie subrepticement. Il fait bientôt coïncider la réalité, que ces structures cernaient jusqu’ici avec magnanimité, avec ses schèmes inflexibles. Inflexibles parce qu’idéaux. En un mot, avec ce que ressent son plexus solaire, source dispensatrice infaillible. Le gnostique infléchit donc ce qu’il ne peut modifier trop ouvertement. Il complote : « L’erreur, en effet, n’a garde de se montrer telle qu’elle est, de peur que, ainsi mise à nu, elle ne soit reconnue ; mais, s’ornant frauduleusement d’un vêtement de vraisemblance, elle fait en sorte de paraître – chose ridicule à dire – plus vraie que la vérité elle-même, grâce à cette apparence extérieure aux yeux des ignorants » (Saint Irénée, op. cit. pr 2) . Comme le cathare, comme Luther le réformateur, comme le moderniste, il purifie et, en fait, il truque : « La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains qu’est l’émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habillement truqué » (id.). C’est un obsédé de la purification, moyen efficace d’imposer sa propre verroterie ; un acharné de ‘l’agere contra’ (à l’égard d’autrui, bien sûr) ; un terrifique soupçonneux, compliqué, obsédé du parfait self-control et qui, hélas, se contrôle mal – et même plus du tout - quand il est contesté : un tyran déguisé et retors, voire doucereux et teigneux. Un homme qui craint la lumière.

Figure médiocre érigée sur son pavois, image emblématique de la purification atteinte, auréolée et exemplaire, le gnostique pense être insoupçonnable et hors d’atteinte dans le même temps où il se frappe la poitrine avec de vibrantes considérations sur la partie matérielle et viciée de la nature. C’est un dualiste. Sorte de dieu éthéré par un côté, vulgaire boutiquier par un autre, il balance constamment entre l’image sacrale qu’il offre au sein du temple, et le trafic ou les procédés d’échange qu’il mène en sous table avec celui qui s’apparente à lui - du moins le pense-t-il - en vertu de la complicité qui les unit dans leur partie matérielle. Sa propre exemplarité l’obsède mais il la compromet sans vergogne quand le piédestal est branlant : elle touche au mythe qu’il faut préserver à tout prix. Pourquoi ? Parce qu’en sa partie spirituelle il est l’illustration de cette pureté et qu’il doit rester le gardien en charge de la purification d’autrui. Il tient en sa main le préalable cathariste à toute opération vitale de quiconque, tant dans l’ordre intellectuel que dans celui de l’agir. Purifier, c’est contrôler et instrumentaliser les talents extérieurs aux siens propres - pour autant qu’on en ait-, ou les juguler à jamais.

Question alors : comment le gnostique s’en arrange-t-il avec ses fautes personnelles ? Elles ne l’atteignent pas. Elles sont, à la frange de son être spirituel, une manifestation matérielle dont le déleste la mission qui le revêt et la conscience qu’il a d’être par là épargné des atteintes du monde mauvais. On sait où ce genre d’égarement a mené quelques sociétés religieuses au cours de l’histoire. On ne naît pas gnostique. Ce n’est pas un legs en soi. Par un entraînement quasi mystique à l’auto-sacralisation, joint à la volonté de puissance qui en découle inexorablement, on le devient peu à peu.

 

La réalité.

 

Nous voilà prévenus. Revenons à la réalité.

Il y a matière à réfléchir et la conclusion s’impose. Il existe au sein de la très chère Fraternité Sacerdotale Saint Pie X, dans les pratiques - accusatrices et sans aménité - diligentées par les vestales de l’antignosticisme, dans les dénis de justice et les palinodies intellectuelles de quelques idéologues de la Tradition, ou chez les ‘Frégoli’, malins et fiers de l’être, du sedevacantisme, quelques traces d’un indéniable gnosticisme auxquelles se joignent, de fait, les inévitables pressions et menaces voilées qui s’exercent soit sur les inférieurs, soit sur les instances qui les gouvernent. Dès longtemps déjà - ici à l’occasion de la fausse affaire ‘Laguérie’ - la chose n’est plus a démontrer.

Danger !

 

Il reste désormais à analyser la véritable ‘affaire’ où cet esprit négatif est impliqué, et qui est celle des séminaires. Il y faut de sages esprits, actifs et contemplatifs, des hommes d’expérience ; bref, des intelligents que guident le réel, et qui aient autre chose en tête que des réductions mentales rationalisantes, combinées de schèmes pseudo-mystiques à visée cathariste.

Prudence !

 

Enfin, en toute chose est requise une connaissance filiale des intuitions qui ont guidé l’archevêque fondateur. Son intuition contemplative sur l’origine Trinitaire de la fécondité divine, puissant levier ; mais il faut le lire et y croire comme il y a cru ! Celle, datant de Dakar, qui l’a mystérieusement invité à restaurer le Sacerdoce dans sa ‘’pureté’’. Le mot est employé, mais le sacerdoce, si pur soit-il, est un sacrement à caractère : il s’agit de restaurer un pouvoir et un service. Comme tel, et hormis la grâce d’état qu’il comporte pour l’accomplissement de sa tâche, il ne confère pas de soi la sainteté. Il la réclame pour la perfection et le rayonnement plus généreux de son exercice. Perfection qui n’est autre que la Charité expansive issue du Dieu Trinité, généreuse et inventive ! Il y faut l’autre levier qu’affectionnait l’archevêque : l’inhabitation de la Sainte Trinité dans l’âme des justes, et, sans reléguer la morale du devoir lui donner son sens et mettre en exergue les vertus théologales, morales, et des dons du St. Esprit (cf. Testament spirituel) ; spiritualité thomiste finalisée par l’union à Dieu, plus que méthode impérative. Intuitions donc, et démarche pratique du fondateur, que contiennent ses cours de jeune professeur, son testament et les constitutions rédigées de sa main – accessibles à tous et nullement réservés -. Sans oublier les faits historiques, anecdotes, gestes et fioretti de l’homme de Dieu. Là encore on s’y réfère trop peu, se gargarisant de petits maîtres bruyants, médiocres et peu instruits des choses spirituelles, à qui saint Jean de la Croix fit un sort sans appel (oui, ici, sans appel !).

Charité ! Foi en la Charité !

 

Alors, loin de l’agitation, on conclura sans doute qu’il est expédient de revenir à la souveraine appréciation de saint Thomas d’Aquin citant Aristote : « ‘’Le pouvoir révèle un homme’’ (cf. Aristote, Eth. A Nicomaque V, 3). Car beaucoup, parvenant au faîte du pouvoir, déchoient de la vertu, qui, tandis qu’ils étaient dans un humble état, paraissaient vertueux. » (In ‘’De Regimine’’ L. 1°). Il s’agit tout autant des vertus intellectuelles que des vertus morales lorsque, manifestement, les vertus théologales balancent à choisir leur motif et leur fin : Dieu au-delà de tout, ou Soi-même au-delà de toute Révélation et, par un entraînement fatal, soi-même au-delà de toute magnanimité et de toute intelligence... De tout droit également quand, usant de la méthode Coué à destination d’autrui, on cherche à se convaincre soi-même de ses propres et fallacieuses forgeries canoniques. Par bonheur, hormis le pape, personne n’est inamovible et sous quelque mode que ce soit, y compris légal : le Chapitre Général est l’occasion de s’y pencher si tout n’est pas déjà verrouillé de manière occulte entre 1993 et 2OO5... O, Lion des Flandres, daignez intervenir. Et bousculez les lionceaux !