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"Savant quiproquo" - Abbé Christophe Héry - 20 janvier 2005

Repris du Mascaret de janvier 2005.

On peut remercier un estimé confrère d’être intervenu dans son bulletin de décembre sur le thème magnifique de la sainteté, non point du sacerdoce, mais du prêtre. Il collationne un florilège de citations édifiantes pour l’Église, auxquelles tous doivent souscrire.

Qu’est-ce que la sainteté sans la charité, forme de toutes les vertus ? On regrettera que, parlant du devoir de sainteté qui incombe au prêtre, cette étude n’emploie pas une seule fois sur trois pages le mot charité. Au ciel, dans la communion des saints et dans le face à face de chaque âme avec son Dieu, seule subsistera l’amour de charité, celui même qui, par la grâce du Saint-Esprit, nous joint sur terre à Jésus-Christ, nous unit à nos frères, nous fait vivre et agir pour Dieu et pour le prochain. Sur elle nous serons tous jugés. Dans son Itinéraire spirituel, que le lecteur pardonne cette redite, Monseigneur Lefebvre définit objectivement l’idéal sacerdotal par la « charité missionnaire », associée à la « pureté doctrinale » de la foi. La devise de l’archevêque de Dakar n’a pas varié après qu’il ait fondé Écône : « Nous croyons en la charité ».

Tout en rappelant l’importance non de la charité sacerdotale mais du devoir qu’a le prêtre de se sanctifier personnellement, notre confrère et ami se livre à une singulière dialectique. Il confond et oppose tour à tour deux réalités qu’on doit distinguer, certes, non pour les opposer mais pour les unir : la finalité personnelle du prêtre (sa sanctification ou son salut) et la finalité objective du sacerdoce (la sanctification ou le salut des âmes). Il présuppose a priori un prétendu conflit entre ce devoir essentiel d’un chacun, rechercher la sainteté, et la finalité essentielle du sacerdoce : la sanctification des âmes.

Reposant sur une dialectique erronée, l’argumentation d’ensemble pèche par manque de rigueur et sort du sujet de l’article visé. Lorsqu’on veut réfuter une thèse, il faut prouver en quoi cette thèse s’oppose aux affirmations que l’on avance. Ce qu’omet de faire notre contradicteur. En quoi il ne contredit nullement notre propos.

La Chronique inactuelle du Mascaret n° 266 (Nov. 2004) rappelait en effet la doctrine du Catéchisme du Concile de Trente (II- ch. XXVI §IX) sur la finalité du sacrement de l’ordre et sur la sanctification par le devoir d’état ; la sainteté du sacerdoce se rapporte à lui comme à sa perfection, c’est-à-dire à sa fin, le salut des âmes :

« Tous les autres sacrements donnent à ceux qui les reçoivent des grâces de sanctification et d’utilité personnelles, tandis que ceux qui sont initiés aux ordres sacrés [la prêtrise] participent à la grâce céleste pour que leur ministère profite au salut de l’Église et de tous les hommes. »

Ceci implique bien que le sacrement ne dispense pas le prêtre d’avoir à se sanctifier personnellement : nous n’avons jamais dit ni écrit ni pensé le contraire. Toutefois, le prêtre n’est pas devenu prêtre pour lui-même, mais pour qu’il dépense sa charité au service de la mission évangélique. C’est là son devoir d’état :

« Le prêtre a deux grands devoirs à remplir : l’un de produire et d’administrer les sacrements , l’autre d’enseigner aux fidèles confiés à sa garde les choses et les règles de conduite nécessaires au salut. »

Dans l’histoire de l’Église, lorsqu’un docteur, un concile œcuménique ou même un pape rappelle ou explicite une doctrine traditionnelle contestée ou seulement oubliée, les malentendus sont systématiques : les adversaires de cette doctrine la caricaturent pour la rejeter à leur aise et traiter ses défenseurs d’hérétiques. L’histoire des dogmes et des hérésies montre en effet que lorsque l’Église a réaffirmé – contre Origène d’Alexandrie et d’autres – son strict monothéisme, elle s’est vue accusée par Origène et Tertullien de verser dans l’hérésie de Sabellius, qui n’a rien à voir avec cette question. Lorsque l’Église a défini sa pensée sur Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme, lors du concile de Chalcédoine, en 451, les théologiens monophysites ont accusé l’Église romaine et le pape saint Léon de verser dans l’hérésie de Nestorius. Lorsque l’Église romaine a défini au Concile de Trente sa pensée sur le péché originel et sur la grâce, elle s’est vue accusée par les luthériens de verser dans l’hérésie de Pélage. Et ainsi de suite. Ce n’est pas fini.

Toutes proportions gardées, n’en va-t-il pas de même ici, s’agissant de la finalité du sacerdoce ? Il a suffit de citer le catéchisme du Concile de Trente pour qu’aussitôt se déclenche la diabolisation : on jette l’accusation d’hérésie, “d’américanisme”, qui n’a rien à voir avec la question. L’américanisme est une doctrine condamnée par le pape Léon XIII. Elle prétend que dans un souci d’efficacité, pour favoriser l’entrée dans l’Église de tous les hommes, il est nécessaire d’aménager la doctrine, de la simplifier, de taire simplement les dogmes ; quant à la liturgie, l’américanisme l’instrumentalise à ses fins, jusqu’à s’en passer. Qui ne voit que cette doctrine est l’ancêtre de la fausse théorie du dialogue œcuménique ou inter-religieux, et n’est pas étrangère à la conception de la liturgie qui a percé à Vatican II ? Quant à l’activisme, je l’ai moi-même dénoncé à plusieurs reprises comme une doctrine de la praxis ou de l’action pour l’action, privée de son but sacerdotal – qui est, selon la doctrine définie par le catéchisme de Trente, le salut éternel ou la sanctification des âmes.

Ce confrère, en privé et devant témoin, m’a déclaré que le catéchisme du Concile de Trente n’était destiné « qu’au clergé ignare du XVIème siècle », et qu’il n’avait rien de théologique. Je suis persuadé du contraire. À la suite du pape saint Pie X, je tiens ce catéchisme pour un chef d’œuvre de précision théologique, un génie de synthèse pédagogique, un modèle pour tous les catéchismes. Il est inspiré et sous-tendu par la théologie de saint Thomas d’Aquin. Je ne pense pas qu’il suffise de citer Jean-Paul II pour tenter de réfuter l’autorité d’un tel catéchisme de la foi catholique. Il y aurait péril à faire chorus avec les conciliaires pour mépriser tout ce qui est tridentin.

Réponse à quelques erreurs diffusées

Un prieur a donc récemment rassemblé dans son bulletin des citations admirables sur la sainteté du prêtre. Mais en marge de ces citations, sont proposées des analyses du sacerdoce jalonnées d’erreurs et d’inexactitudes. Par une interprétation hâtive qu’on lui pardonne, vu sa charge de travail actuelle, ce confrère prête à l’article de Mascaret qu’il critique deux thèses qui ne s’y trouvent pas et sont même contraires à sa lettre :

1- Le prêtre n’aurait pas à rechercher la sainteté personnelle correspondant à son état.

2- La prière (l’oraison, le bréviaire ou même la messe) ne ferait pas partie de son ministère sacerdotal. La messe, par exemple, ne serait pas une prière, ou alors elle n’entrerait pas dans l’activité apostolique du prêtre…

1- Première erreur : on conteste l’enseignement du catéchisme de Trente sur la finalité du sacerdoce, conféré pour le salut des âmes. On hésite entre deux autres buts : la sainteté personnelle du prêtre, ou l’Eucharistie. Réponse : il existe bien une relation d’ordre entre les divers sacrements ; le sacerdoce contient en effet les pouvoirs de célébrer la messe et de consacrer l’Eucharistie. Cependant, à la fin des temps, la messe cessera, tandis que le sacerdoce est donné pour l’éternité. Le prêtre est ordonné pour dire la messe – c’est la plus haute de ses fonctions – mais la messe est elle-même destinée, comme le sacerdoce, à la sanctification et au salut des fidèles, qui fait la gloire de Dieu.

2- Deuxième erreur, qui explique la première : on introduit une confusion entre la finalité et les fonctions du sacerdoce. La finalité du sacerdoce est une : le salut (ou la sanctification) des âmes ; les fonctions du sacerdoce en revanche sont diverses et ne constituent pas des buts : elles se rapportent toutes au salut des âmes (ou à la gloire de Dieu – c’est tout un) comme à leur fin, y compris le saint sacrifice de la messe, la plus grande et la plus totale des prières, celle de Jésus-Christ s’offrant à son Père sur la croix. L’énumération de ces fonctions principales (prêcher, baptiser, distribuer les sacrements…) peut se faire dans un ordre décroissant : la messe et l’Eucharistie en premier) ou dans l’ordre croissant, c’est-à-dire l’ordre chronologique où on les accomplit : la prédication précède nécessairement la distribution des sacrements ; la foi, l’espérance et la charité sont souvent énumérées dans cet ordre alors que la charité est la plus importante.

3- Troisième erreur : On refuse d’admettre que le prêtre, comme tout un chacun, puisse se sanctifier ainsi que l’enseigne le catéchisme du concile de Trente, par son devoir d’état : l’exercice de son office sacerdotal ou son apostolat. Pour le justifier, on objecte que le prêtre doit avant tout prier ; ce qui revient à dire que la prière ne ferait pas partie de l’apostolat. C’est méconnaître le livre admirable de Dom Chautard, L’Âme de tout apostolat. Mes confrères pensent donc de la messe, ou qu’elle n’est pas une prière, ou qu’elle n’est pas un acte apostolique (le plus essentiel) ? Que le bréviaire n’est pas une prière apostolique et ne fait pas partie du ministère sacerdotal ? Cette position n’est pas tenable. On retrouve ici le présupposé initial qui réduit l’apostolat à sa définition la plus matérialiste et la plus moderniste.

4- Quatrième erreur : on mélange vocation sacerdotale et vocation religieuse. Il est vrai que l’on peut cumuler les deux, exercer la première dans l’esprit de la seconde. Mais le saint curé d’Ars lui-même eut la tentation de se retirer au monastère pour se sanctifier plus vite et mieux, croyait-il ; telle n’était pas sa vocation. La Providence s’est bien chargée de le ramener à son église paroissiale et à son ministère (de la confession surtout), par lequel il s’est réellement sanctifié conformément à la volonté du Bon Dieu. (à suivre ?)