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"Mgr Marcel Lefebvre: Le 21 avril 1988 - Dans l’espérance d’une normalisation..." - 27 janvier 2005

Texte de l’abbé Paul Aulagnier,  publié sur le site Item dans le cadre des "Regards sur le Monde".

Dans cette « crise » passagère, espérons-le, que la FSSPX traverse aujourd’hui, bien des sujets sont débattus. - Et ce n’est pas, en soi, un mal, dès lors que ces discutions restent dans les normes du « juste » et du « charitable » -. Il suffit de voir les échanges dans les différents « forum », d’entendre les conversations sur les parvis des églises, dans les salons de la bourgeoisie, d’être attentif aux différentes correspondances reçues pour en connaître les sujets. La FSSPX est aujourd’hui, au cœur des débats, dans le microcosme de la Tradition. Tous les sujets y passent. De la « mutinerie bordelaise » - il n’est pas juste de parler ainsi - à la nature canonique de l’œuvre voulue par Mgr Lefebvre en passant par l’affaire de Campos et tout récemment, la prétendue concélébration de Mgr Rifan, sans oublier le problème des relations ou non avec Rome.

Les relations avec Rome

Ce dernier problème est, pour moi, le problème majeur…. en tant que de sa solution dépend l’avenir de la FSSPX, et non seulement de la FSSPX mais aussi et surtout de l’avenir de nombreuses œuvres amies, masculines et féminines, sans oublier l’avenir des familles catholiques qui vivent de l’apostolat des œuvres sacerdotales et surtout des écoles de la « tradition ». C’est le problème le plus important.

L’affaire bordelaise, pour importante qu’elle soit, n’ébranlera pas l’ensemble de l’œuvre. Certaines têtes seront peut-être emportés dans la tourmente….Un chapitre général électif…sera-t-il nécessaire ? Ce n’est pas impossible…Mais ce n’est pas certain, non plus. Le temps le dira. Mais elle n’est pas de nature à déraciner l’œuvre de Mgr Lefebvre. Elle aura une conséquence, au contraire, bénéfique : celle de remettre la FSSPX sur le bon chemin de l’apostolat. Demain, on en parlera plus, elle restera un souvenir, mauvais pour les uns, bon pour les autres…comme on ne parle plus de la crise causée par l’affaire Sainte Germaine l’Auxerrois sinon comme une histoire. Elle a été réglée au mieux …. Quoiqu’en pensent certains. Elle permettra que soit, de nouveau, précisée la nature de l’œuvre fondée par Mgr Lefebvre. Il sera certainement rappelé que la FSSPX n’est pas une société « religieuse », mais une société « sacerdotale à vie commune sans vœux », Mgr Lefebvre n’ayant jamais voulu fonder une société « de religieux ». Il a du, même, s’y opposer très fortement, contre le « penchant » du père Barrielle et d’aucuns de ses dirigés. Que l’on veuille bien écouter, pour les jeunes, et ré-écouter, pour les anciens, les conférences que Mgr Lefebvre donna à Ecône, de 1970 à 1976. Mais ce rappel qui semble nécessité par l’affaire de Bordeaux, - si on veut bien en croire Yves Chiron -, loin d’ébranler notre société, la fortifiera. Car une œuvre, toute œuvre, se fortifie dans la fidélité à ses origines. Ainsi la crise de Bordeaux, me semble-t-il, n’est pas de nature à emporter l’œuvre. Bien au contraire, pour étonnant que cela puisse paraître à certains, elle la fortifiera. Ainsi donc ni la « mutinerie de Bordeaux » ni le problème soulevé de la vraie nature canonique de la FSSPX ne sont fondamentalement préoccupants.

Le vrai problème, pour moi, ce sont nos relations avec Rome et aujourd’hui, plus précisément nos absences de relation « productive ». Je pense, du reste, que l’ « agitation » actuelle de la FSSPX vient de ce problème « non résolu » et surtout de la manière dont ce problème est abordé et considéré. 

Les raisons qui sont avancées officiellement et qui furent données à l’occasion de l’affaire de Campos me paraissent révélatrices du vrai problème que connaît la FSSPX - et celui-ci est vraiment dangereux . Ce vrai problème -et celui-ci, encore une fois, est vraiment dangereux, - je me permets de le dire pour « alerter les « dominicaines » - toutes - concerne, il me semble, le rôle de la FSSPX dans la crise de l’Eglise. La FSSPX, pour Mgr Lefebvre, avait un rôle et un seul, historique, merveilleux, grandiose : la défense de la vérité, mieux la « garde » de la vérité pour la transmettre. - C’est, du reste, l’épitaphe qui résume sa vie -. une vérité aimée qui nous faisaient garder le trésor des trésors : la messe et le sacerdoce. Mais, attention ! cette vérité, ces vérités ne nous appartenaient pas. Elles n’étaient pas notre « chose », elles nous sanctifiaient…Elles étaient le bien de l’Eglise. Et la reconnaissance de cette chose nous maintenait, tous, avec Mgr Lefebvre, tendus vers l’Eglise. Vers Notre Seigneur Jésus-Christ. Nous n’étions « rien », de nous mêmes. Nous étions « tout », avec l’Eglise, dans l’Eglise, pour l’Eglise.

Le « non possumus » que nous disions n’était pas « notre », non plus . Il était d’abord « ecclésial », c’était celui de l’Eglise. Ce « non possumus », nécessaire, est devenu aujourd’hui, insensiblement, bien trop « personnel », bien trop « égocentrique », bientôt « notre ». Il est devenu une affaire de « boutique » . Il est « boutiqué », si vous me permettez l’expression. Il est devenu « notre œuvre », « notre bien », « notre société sacerdotale ». Cette « œuvre » - et Dieu sait si je l’aime - est devenue, insensiblement, avec le temps, la référence que l’on veut « nécessaire », surtout « exclusive ». « Hors de la FSSPX, point de salut ». C’est très grave. ET c’est faux. On n’a, peut-être, jamais bien compris l’importance de la petite réflexion de Mgr Lefebvre. « Je ne suis pas le chef des traditionalistes ». Parbleu ! Bien sûr que non ! Il était évêque de l’Eglise. C’est tout autre, essentiellement autre !

Son combat dépassait « sa propre œuvre ». C’est ainsi, du reste, qu’il nous enthousiasmait et pas autrement. En défendant la messe, en s’ « opposant » au Concile, à certains documents, surtout à son esprit « modernisant », il défendait le bien commun de l’Eglise. Il ne défendait pas d’abord son « œuvre ». Nous nous sommes , aujourd’hui, trop repliés sur nous mêmes. Nous sommes devenus « le centre » de tous et même de l’Eglise. Il faudrait presque que l’Eglise se range à notre point de vue pour que cesse la crise. Allons ! Voyons ! Secouons nous. Quittons ce monde « étroit », ce monde « recroquevillé ». On y étouffe parce qu’il n’a plus l’universalité de l’Eglise, sa catholicité. – Ne serait-ce pas là la vraie raison de certains départs ? - Il n’y aurait d’autres « mondes » possibles que « notre » œuvre ! Mais nous sommes « néants », nous sommes « rien » par nous-mêmes. Nous ne sommes que « nos » petits cerveaux, que « nos » petites prétentions, que « nos petites suffisances ». Nous avons tous besoin de l’universalité de l’Eglise. Nous avons besoin de la « Catholicité ». Nous avons besoin des Apôtres. Nous avons besoin des « colonnes du Bernin ». Nous avons besoin de Pierre qui est l’Eglise. Nous avons besoin de son tombeau sur lequel a germé la chrétienté. Nous avons besoin d’ être « romain ». Je suis romain ou je ne suis rien. Mgr Lefebvre était romain… Et voilà pourquoi il a fondé son œuvre. Et cette œuvre est romaine dans son principe, dans sa source. Ou elle n’est rien. Elle doit servir l’Eglise et non point « se » servir. Sinon, ce sera une ruine à terme. Mgr Lefebvre est romain… et voilà pourquoi il a toujours gardé le souci de Rome, le souci de « normaliser sa situation » avec Rome. Il ne disait pas vouloir attendre le règlement de la crise de l’Eglise pour régler son « affaire ». Il était préoccupé par cette situation « anormale » qui était la sienne par suite de la « méchanceté » et la « perversité » de certains. Elle lui avait été, en quelque sorte, imposée….contre son grès. Il aurait préféré mourir que de devoir se dresser contre le Pape. Un cardinal Villot. Un cardinal Garonne n’y étaient pas étrangers. Peu importe du reste…Les hommes passent. Les circonstances aussi. Voilà pourquoi il était au créneau, sensible, attentif au moindre mouvement…. favorable. Il profita de l’émotion - heureux effet- que fit l’annonce des sacres à Rome -. Y voyant une ouverture, il accepta de prendre la « main tendue ». Et pourtant, l’Eglise « conciliaire » venait à peine de sortir des « fêtes » célébrées à Assise, ce qui avait suscité en Mgr Lefebvre une si vive émotion….Et malgré cela, il voulut « normaliser sa situation » avec Rome. Il y crut. Il l’écrivit à Dom Gérard, le 21 avril 1988. Dom Gérard a eu l’amabilité de m’adresser récemment cette lettre. Je veux la publier aujourd’hui. Mon but est de montrer la pensée de Mgr Lefebvre sur cette « normalisation » avec Rome. Elle est nécessaire. Et parce qu’elle est nécessaire, Il l’a voulue, il l’a recherché, il y a travaillé de tout son cœur pendant 20 ans durant. Pour nécessaire qu’elle soit, il faut toutefois qu’elle respecte certaines conditions . Lesquelles ? Cette normalisation doit nous reconnaître « tel que nous sommes », elle ne peut se faire donc au détriment de la vérité et doit se faire dans l’acceptation de nos critiques du concile. Elle doit se faire « sans aucun changement de doctrine et de discipline », et donc dans le respect du « droit » de la messe dite de Saint Pie V. Elle devait permettre d’assurer par les sacres d’évêques - deux ou trois – la « succession épiscopale » de Mgr Lefebvre. Elle devait enfin assurer « une certaine exemption des évêques ». Voilà la pensée de Mgr Lefebvre. Voilà ce à quoi il a travaillé sans se décourager pendant 20 ans. Il l’écrit très bien « Enfin, agréés après 20 de combat !». « Agréé après 20 ans » :voilà le vrai problème, aujourd’hui, de la FSSPX. De lui, de son règlement - bon - dépend notre avenir. Tout le reste n’est que « soubresauts ». On sait que Mgr Lefebvre a finalement retiré sa signature. Il a certainement bien fait. Parce que précisément, contrairement à ce qu’il croyait, les conditions qu’il avait prévues, n’étaient pas totalement respectées, in fine. Et c’est seulement sous ce rapport qu’il se félicita finalement de ne pas avoir signé.

M’est avis que la solution acceptée par Dom Rangel, 14 ans après, en 2002, s’approche beaucoup des conditions sages précisées par Mgr Lefebvre. Là, l’exemption est assurée, la succession épiscopale aussi, le droit de la messe dite de saint Pie V est également reconnu. Dom Rifan, ni lui ni ses prêtres, ne sont tenus de « concélébrer ». Le cardinal Castrillon-Hoyos le lui confirma souvent. Les récentes études du Père de Blignière dans sa revue « Sedes Sapientiae » précise bien, en cette affaire, le droit de l’Eglise….

Il me semble que la question du Concile est restée cependant - dangereusement – dans l’ombre. Si donc « les contacts » reprennent lors du prochain pontificat, ce pour quoi je prie, il faudra que la solution, de toute façon, respecte les conditions sagement proposées à nos réflexions. Faire admettre les critiques du Concile, sera notre « travail ». Le reste est déjà accepté. Faudra-t-il encore que les épiscopats acceptent… Mais leur force ne va pas en augmentant. Là aussi, il faut être attentif aux « signes des temps ».

Quoi qu’il en soit, la crise ne sera pas finie parce que notre situation sera normalisé.

La lutte continuera. On aura seulement acquis meilleure position. Nous aurons réussi à prendre une position « privilégiée »….

Voilà cette lettre.

21 avril 1988.

« Bien cher Dom Gérard,

C’est avec joie que je vois votre œuvre grandir dans tous les domaines et j’espère bien que d’ici peu, votre monastère sera reconnu tel qu’il est et avec tous les avantages qui seront reconnus à la Fraternité, à la différence de Fontgombault et de Flavigny. Les choses semblent prendre une bonne orientation. On reconnaît comme valable ce que nous avons toujours affirmé vis-à-vis du Concile, de la liturgie et du nouveau droit, c.à.d. des points sont « inconciliables » avec la Tradition. Chose qui nous a toujours été refusé.

Juridiquement nous n’avons pas tout ce que nous aurions souhaité, mais l’essentiel : une commission à Rome, la consécration d’un évêque de la Tradition. Nous insistons pour trois ou au moins deux !…. Mais la porte est désormais ouverte pour assurer ma succession épiscopale.

Quant à l’exemption des évêques, la formule n’est pas arrêtée définitivement. Mais je dois encore me rendre à Rome pour signer les accords. Ils ont reculé sur toute la ligne, nous donnant ainsi les moyens de continuer nos œuvres sans aucun changement de doctrine et de discipline. La Vierge de Fatima est là ! Enfin, agréés après 20 ans de combat !…

Ne diffusez pas trop ces nouvelles avant leur publication officielle à cause de la réaction probable des évêques qui pourraient intervenir massivement et empêcher la signature. Continuons de prier. Toujours unis dans la lutte et l’action de grâces.

Merci de votre aimable carte et de votre bulletin.

Bien cordialement votre en Jésus et Marie ».

Mgr Lefebvre.