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"Le Congrès sur la laïcité et l’abbé de Tanoüarn" - Yves Chiron - 14 février 2005

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Article d'Yves Chiron dans sa  lettre d'informations religieuses. www.aletheia.free.fr

À l’initiative des Cercles de Tradition, c’est-à-dire principalement de l’abbé de Tanoüarn, s’est tenu à Paris, au Palais de la Mutualité, le dimanche 6 février, un Congrès : “ Laïcité et Chrétienté. La Guerre des deux France. 1905-2005 ”. Ce Congrès a rencontré, paraît-il [1], un grand succès : “ un millier ” de participants selon Libération (7 février 2005) ; “ près de 1.600 personnes ” selon celui qui signe Joël Prieur dans Minute (9 février 2005), “ près de 2.000 personnes au fil de la journée ” selon l’abbé Aulagnier, toujours prompt à l’enthousiasme (Item, 8 février2005).

Il est à noter que ce succès est intervenu malgré les mises en garde des autorités de la Fraternité-Saint-Pie X et de quinze associations proches d’elle qui considéraient que cette initiative allait entretenir le “ climat de fronde ” qui secoue la Fraternité depuis plusieurs mois maintenant ; les abbés Laguérie et Héry, exclus de la FSSPX, ayant annoncé leur présence au congrès.

L’abbé Aulagnier, autre exclu de la FSSPX antérieurement, était présent lui aussi. Il note que ses deux confrères Laguérie et Héry “ ne furent pas ovationnés ni acclamés. Cette journée ne fut nullement un “meeting Laguérie“… ”.

On ajoutera que certains, qui lisent toute l’histoire humaine comme une suite de complots, avaient annoncé rien moins qu’une “ prise et occupation de Saint-Nicolas-du-Chardonnet ” par les abbés Laguérie, Héry et de Tanoüarn. Les adeptes des théories conspirationnistes avaient imaginé et diffusé plusieurs scénarios possibles. Non seulement, bien sûr, aucun de ces plans ne s’est réalisé, mais l’hypothèse n’en avait même jamais été envisagée par les organisateurs du congrès.

Ce Congrès ne fut pas la première initiative des catholiques. Jean Madiran a justement rappelé qu’avant ce congrès du 6 février, “ les réactions catholiques à la nouvelle laïcité ont été nombreuses, dynamiques, fortement argumentés ” (Présent, 12 février 2005). Il y a eu le colloque organisé par le Centre Charlier en janvier 2004 (dont les actes sont parus, en partie, dans le mensuel Reconquête), puis le pertinent livre de Rémi Fontaine, préfacé par Dom Gérard (La Laïcité dans tous ses débats, Editions de Paris, avril 2004), et aussi la XIIIe Université d’été de Renaissance catholique organisée en juillet 2004 et consacrée au “ piège de la laïcité ” (plusieurs conférenciers de juillet ont pris aussi la parole au congrès du 6 février).  On ajoutera à ces initiatives, plusieurs articles de Jean Madiran parus dans Présent depuis 2002. Par ailleurs, semble-t-il, Jean Madiran prépare un ouvrage sur la laïcité.

Il est donc exagéré de dire que jusqu’au Congrès du 6 février “ les catholiques étaient restés étrangement discrets sur le sujet ” (l’expression est de celui qui signe Joël Prieur dans Minute).

Une expulsion officielle mais non publique

Une des conséquences les plus surprenantes, pour l’observateur extérieur, de ce Congrès du 6 février est la sanction qui est en train de frapper son principal organisateur et animateur, l’abbé Guillaume de Tanoüarn. Les autorités de la FSSPX lui ont signifié, en décembre dernier, une mise à l’épreuve de trois mois. Au lendemain du Congrès du 6 février, il lui a été signifié oralement que cette mise à l’épreuve n’avait pas été jugée concluante et ne serait donc pas renouvelée. Si l’on comprend bien, l’organisation d’un Congrès sur la laïcité faite sans l’assentiment des autorités de la FSSPX, va constituer un des motifs de l’expulsion de l’abbé de Tanoüarn de la FSSPX. On se gardera bien de juger, ici, des autres motifs disciplinaires qui pourront être avancés.

Ce n’est certainement pas aux laïcs de prendre parti dans les affaires internes d’une société religieuse. En revanche, dans la mesure où il s’agit aussi d’un homme public, il est permis aux laïcs de dire leur estime. Or, l’abbé de Tanoüarn a été, sans conteste, un des prêtres les plus intellectuellement actifs de la FSSPX. Les publications qu’il dirige (Certitudes et Pacte), ses livres (La Tradition sans peur, livre d’entretiens avec l’abbé Aulagnier, paru en 2001 et Vatican II et l’Evangile, publié en 2003), les colloques et symposiums qu’il a organisés ou co-organisés, montrent une ardeur et une agilité d’esprit qui ne sont pas si répandues que cela dans la FSSPX.

La FSSPX pourra-t-elle continuer à prospérer sans l’acribie intellectuelle de l’abbé de Tanoüarn, comme elle a continué à prospérer sans l’enthousiasme et l’esprit d’initiative de l’abbé Aulagnier ? Oui, bien sûr. Elle continuera à prospérer dans ce qui a fait sa mission première : une fonction de suppléance. Dans le domaine liturgique et sacerdotal – la formation de saints prêtres –, dans le domaine liturgique – le maintien de la messe traditionnelle –,  puis dans le domaine éducatif –  21 écoles privées hors-contrat dans toute la France, de la maternelle à l’enseignement universitaire.

Mais l’expulsion, prévisible, de l’abbé de Tanoüarn accentuera l’impression que les autorités de la FSSPX coupent “ les têtes qui dépassent ” (selon l’expression employée par Jean Madiran dans Présent, 10 septembre 2004). Que ces autorités ne savent pas admettre “ la cohabitation amicale d’autonomies respectueuses de leurs propres limites ” (id.).

Pourtant, encore une fois, ce qui me semble en jeu dans la crise qui traverse la Fraternité Saint-Pie X, ce n’est pas d’abord une question de personnes mais des questions de discipline et d’identité sacerdotales : quelle doit être la forme de vie des prêtres de la FSSPX, quelles formes doit prendre prioritairement leur apostolat ?

Le recentrage sur la vie communautaire et spirituelle voulue, semble-t-il, par le Supérieur du district de France de la FSSPX, a conduit à des sanctions contre quelques-uns des prêtres les plus brillants et les plus actifs. Il a jugé et il juge que la FSSPX peut se passer, se priver d’eux. Est-ce une maladresse insigne, un risque inconsidéré ou, au contraire, un acte de courage inspiré par des motifs uniquement spirituels et en vue de favoriser la sanctification de tous (prêtres et fidèles) ?

Ce n’est point au fidèle de l’extérieur à juger des actes et des intentions des uns et des autres. Mais, il est sûr que, où qu’il se trouve demain, on ne pourra qu’être attentif aux initiatives et aux écrits de l’abbé de Tanoüarn, une des plus belles intelligences qu’aura eue (qu’a encore ?) la FSSPX. Comme son cher Cajétan – le grand théologien thomiste du XVIe siècle – , il est un homme de transition.

[1] Invité, comme d’autres auteurs, à venir y signer mes livres, je n’ai pas eu à décider d’y aller ou pas, étant, ce jour-là, à Rome.