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"L"affaire de Bordeaux" Les enjeux d'une crise - Abbé de La Rocque - Sans date

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L’« affaire de Bordeaux »

LES ENJEUX D’UNE CRISE

Le temps a souvent raison des passions. De même, les mois qui s’écoulent laissent s’écrouler les prétextes. Ainsi en est-il de cette crise qui depuis plusieurs mois secoue le District de France de la Faternité Saint-Pie X. L’été passionné s’en est allé, du moins c’est à espérer ; l’automne a fait tomber les masques, c’est évident ; reste à regarder avec recul la situation, avant que le froid paralysant ne vienne à tout jamais figer des situations aussi regrettables que dangereuses.

Loin de se poser en juge des événements (laissons juger Celui qui sait faire miséricorde) et encore moins des personnes (toutes nous sont chères), ces lignes n’entendent que dégager les enjeux profonds d’une crise, préalable nécessaire pour qui veut sereinement et sûrement se positionner. Ces enjeux sont en effet trop importants pour qu’une simple attache affective ou un quelconque pendant de l’âme ne détermine notre attitude en cette bourrasque capable d’en emporter plus d’un.

Car, il faut commencer par le reconnaître : la supposée affaire des séminaires ne fut que prétexte. Les carences nombreuses et ignorances profondes du fameux rapport envoyé à quelque trente-cinq prêtres, le fait que son signataire n’en soit même pas le rédacteur, tout cela prouve à satiété que celui a assumé ces lignes n’était guère au courant de la situation exacte des séminaires. Son jugement s’en trouve d’autant invalidé, et davantage encore les remèdes proposés. D’ailleurs, bien peu parlent désormais de cet aspect des choses, tandis que les jours s’écoulent paisibles à Ecône… Tout cela, donc, ne fut que prétexte ou occasion. L’automne a mis bas les masques, et les véritables motifs de ces dissensions apparaissent désormais au grand jour. Ils sont strictement internes à la Fraternité mais, puisque la contestation occupe depuis plusieurs mois la place publique, il importe de les exposer aussi simplement que possible : eux sont seuls capables d’expliquer le différend qui oppose certains prêtres aux supérieurs de la Fraternité Saint-Pie X.

1) Les reproches faits aux supérieurs de la Fraternité

Un joug lourd à porter

A dire vrai, le malaise est ancien. Depuis plusieurs années, les prêtres aujourd’hui en porte-à-faux éprouvaient une certaine difficulté à se situer au sein de la Fraternité Saint-Pie X ; non point qu’ils remettaient en cause la nature du combat mené, mais ils ne se retrouvaient pas dans le mode de vie propre à ladite Fraternité. Autrement dit, le malaise n’est pas d’ordre doctrinal, mais moral : esprit d’indépendance par trop marqué, refus de résidence, ou tout simplement peine à porter les petits renoncements inhérents à la vie de communauté. Ces confrères, s’appuyant sur l’argument du zèle apostolique, en vinrent à considérer les Statuts de la Fraternité – sa règle religieuse – comme un carcan qui étouffe l’activité missionnaire plutôt que comme un mors qui la dirige et en concentre la puissance afin de la démultiplier. Ravalés au rang de moyens, et qui plus est de moyen quelques peu inadaptés aux nécessités de l’apostolat moderne, ces Statuts furent non seulement considérés comme facultatifs, mais plus encore comme une entrave, un repli sur soi empêchant d’accéder aux foules d’âmes étrangères à la Tradition, mais sûrement assoiffées d’Amour divin. Dès lors, tout recentrage des Supérieurs en la matière risquait fort d’être interprété tour à tour comme surnaturalisme jansénisant, uniformisation aux dépens des charismes personnels, ou plus simplement repli puritain au détriment de l’expansion du règne divin.

La question des séminaires

C’est dans ce malaise allant s’aggravant depuis longtemps que se situe la supposée crise des séminaires. Depuis quelques années émerge chez les prêtres en charge de ces maisons de formation un constat allant grandissant : une relative inadaptation de notre séminaire francophone à la jeunesse qui désormais s’y présente. Souvent issue de la Tradition mais aussi d’un monde toujours plus éloigné des valeurs ne seraient-ce que naturelles, cette jeunesse d’aujourd’hui ne peut en effet être identifiée à celle qui voici trente ans franchissait les portes d’Ecône, d’où la nécessité d’affiner le mode de formation des candidats au sacerdoce. En 1983 déjà, Mgr Lefebvre lui-même avait ainsi procédé à une première révision, qui s’était concrétisé par l’ajout d’une année de formation. Cette nécessité d’adaptation fut jugée tout autrement par certains confrères, peut-être trop influencés par un éclat survenu voici quelques années. Un séminariste au tempérament affiché, tout aussi amoureux des cigares et bonnes tablées qu’il était dédaigneux du règlement de son séminaire, se vit alors remercié de la Fraternité après moult avertissements, ce qui n’eut pas l’heur de plaire à certains jeunes qui s’y présentaient, ils la jugèrent trop rapidement à l’aune de ce premier cas. Aussi en reprochèrent-ils le fait au directeur dudit séminaire puis au Supérieur général lui-même, tous deux accusés de rigidité janséniste ou de fixation excessive sur les Statuts. Ce qui fit tristement sourire ceux qui, de par leurs fonctions, étaient au fait de la situation précise pour chacun des départs, spontanés ou sollicités…

Quoi qu’il en soit de ces cas particuliers sur lesquels il serait tout aussi fastidieux qu’indécent de revenir, l’enjeu profond de la crise que nous traversons se situe en amont des séminaires. Il réside tout entier dans la place qu’il revient d’accorder aux Statuts de la Fraternité : simple moyen apostolique dont on peut se dédouaner dès lors qu’on les juge inefficaces à remplir les églises ? Mais en ce cas, peut-on toujours se réclamer en toute honnêteté d’une société religieuse dont on méprise si ouvertement les constitutions ? Telles sont les questions aujourd’hui posées.

2) Quelle place pour les Statuts ?

L’exemple des sociétés humaines

Pour qui sait prendre un tant soit peu de recul, les choses ne peuvent qu’être claires. Saint Thomas a suffisamment répété que toute société humaine se définit profondément par sa constitution ; c’est là son essence, ce que le philosophe appellerait sa cause formelle. A titre d’exemple, c’est dans sa constitution monarchique et catholique que, pendant des siècles, la France s’est reconnue. Attenter à cet ordre fondamental revient à ébranler la société elle-même, à menacer son identité et pourquoi pas son existence. Aussi serait-on en droit de taxer d’esprit révolutionnaire ou subversif celui qui, quelles que soient ses intentions subjectives, aurait de telles visées.

Ce qu’est une société religieuse

Ce qui est vrai du domaine politique l’est également des sociétés religieuses. Celles-ci se définissent par leurs constitutions dénommées « Statuts » dans le cas de la Fraternité Saint-Pie X. C’est là leur colonne vertébrale. Ce sont ces constitutions que Rome reconnaît, ce sont encore elles qui lient le sujet à son ordre religieux ; c’est en échange de son engagement à respecter cette constitution que l’Ordre accepte de compter ce sujet parmi ses membres. On ne peut toucher à cet ordre des choses sans remettre en cause l’identité même de ladite société. La vie de notre fondateur le prouve suffisamment. C’est pour n’avoir pas accepté la modification de ses constitutions que Mgr Lefebvre a démissionné de sa charge de Supérieur général des Pères du Saint-Esprit : il préféra se retirer plutôt qu’attenter à sa Congrégation en avalisant de sa signature des menées révolutionnaires désireuses d’évincer une règle religieuse jugée inadaptée au monde moderne.

La place des Statuts dans la Fraternité est donc des plus claires : ils ne sont pas un simple moyen (parmi d’autres) en vue de l’apostolat, ils relèvent de la définition même de la Fraternité, ils en sont sa colonne vertébrale.

Des reproches inconséquents

Ces principes étant posés, on ne peut qu’être saisi d’effroi en entendant certains confrères taxer de surnaturalisme les Supérieurs qui veillent au respect desdits Statuts. Sans doute ne saisissent-ils pas tout l’enjeu de leur attitude. Comment peuvent-ils reprocher à notre Fraternité un moralisme jansénisant, alors qu’il ne s’agit pour elle que d’une simple correspondance à son être ? Il importe au contraire de reconnaître à nos Supérieurs le droit qu’ils ont d’attendre de chacun de nous l’application prudente (c’est-à-dire adaptée aux circonstances) de ces Statuts : nous nous y sommes engagés publiquement, qui plus est devant le Saint-Sacrement. C’est d’ailleurs sur ce respect habituel des Statuts que s’enracinera la confiance des Supérieurs à l’endroit de leurs subordonnés. Comment pourraient-ils en effet accorder crédit à quelqu’un qui chaque jour renierait sciemment et avec pertinacité la parole donnée ? Car ne l’oublions pas : mépriser les Statuts, c’est aussi mépriser sa propre parole lorsque l’on s’est engagé à les respecter…

Plus encore : nos Supérieurs attendent davantage de leurs prêtres, surtout lorsqu’ils sont responsables d’une Maison. Parce que toute loi laissée à elle-même est ô combien desséchante (une colonne vertébrale inanimée n’est que squelette cadavérique) les Supérieurs, outre la loi, ne peuvent que réclamer l’esprit de la loi ; en notre cas, l’esprit de la Fraternité, tel que Mgr Lefebvre l’a tracé par ses écrits de 1981/82, ou encore lors de la retraite pascale qu’il prêcha à Ecône en 1988. Réclamer ces fondamentaux n’est en rien faire du surnaturalisme : en posant ses rappels, les Supérieurs n’entendent pas en effet minimiser l’importance du zèle missionnaire, ni même délaisser les qualités humaines. Celles-ci sont bien évidemment nécessaires pour qui se destine à être pasteur d’âmes. Mais, si indispensables soient-elles, ces qualités de tempérament ne seront jamais suffisantes à elles seules, quelle que soit leur éminence : rien n’est plus dangereux et inutile que l’énergie d’un cheval indompté, rien n’est plus à craindre pour un corps d’armée qu’un franc-tireur sans règles.

3) Quelle place pour la Fraternité Saint-Pie X ?

Une triste conception de la Fraternité

Délaisser ainsi les Statuts ne va pas sans poser de graves difficultés. Si véritablement ils sont le constitutif intime de notre société religieuse (sa cause formelle), que deviendrait la Fraternité si ses statuts relevaient du facultatif, ou étaient simplement relégués au second plan ? Elle ne serait plus alors qu’un corps sans âme, une matière sans forme ; autrement dit, un simple agrégat de membres (ses prêtres) sans plus aucun principe d’unité intrinsèque. La société religieuse, qui tire sa force de son unité, cèderait ainsi le pas à une simple alliance de prêtres qui se ligueraient pour tenter de mener plus efficacement le combat de la foi. Faute d’unité intrinsèque (donnée par la cause formelle), c’est seulement un but commun qui les unirait (simple unité extrinsèque), en l’occurrence le combat de la Tradition. Telle est la triste conception que ces prêtres dissidents se font de la Fraternité, sans doute sans vraiment le réaliser. C’est du moins ce qui commence à poindre dans le Mascaret de novembre 2004.

Une conception erronée du prêtre

On y lira que le prêtre est avant tout l’homme de la Mission. Le ton est donné : pour délaisser la raison formelle des choses, on ne peut que se cantonner à l’aspect de la finalité. Encore faut-il que celle-ci soit justement considérée : car s’il est vrai que le sacerdoce est finalisé premièrement par le bien de l’Eglise et non par celui du sujet, on ne peut en déduire que l’apostolat est la fin propre du prêtre, et par là même la voie principale de sa sanctification. Car il y a deux grands moyens, pour le médiateur qu’est le prêtre, de concourir au bien de l’Eglise : par sa propre médiation ascendante (prier Dieu au nom du peuple) dont l’acte suprême est le saint Sacrifice de la Messe ; puis par voie de médiation descendante (donner Dieu aux âmes) ce en quoi consiste l’apostolat. C’est le premier aspect de la médiation qui, sans exclure le second, définit fondamentalement le prêtre ; Saint Thomas d’Aquin, à la suite de l’épître aux Hébreux, l’affirme très clairement.

Définir le prêtre par le deuxième aspect de cette médiation – l’apostolat – c’est reprendre à son compte les vieux poncifs de l’ouvrage « France pays de mission », c’est faire sienne l’erreur de perspective du concile Vatican II : on y définit le prêtre par son pouvoir sur le Corps mystique du Christ qu’est l’Eglise (l’accroître par l’apostolat) et non plus premièrement sur son Corps physique (l’Eucharistie). Il est évident que le programme de sainteté sacerdotale qui en découle peut de premier abord paraître beaucoup moins exaltant. Le prêtre ne s’y sanctifie plus premièrement en se taillant un empire – fût-il apostolique – mais, ainsi que le rappelle le rite de l’ordination sacerdotale, en reproduisant à l’intime de son être ce qu’il réalise à l’autel : « imitamini quod tractatis, reproduisez en vous ce que vous faites (à l’autel) ».

Une conception partielle et partiale de la juridiction

Vatican II, en définissant le prêtre par son pouvoir sur le Corps mystique du Christ, rappelait tout au moins que ce pouvoir n’existait que dans la dépendance de l’Ordinaire, autrement dit de l’évêque du lieu ou du Supérieur majeur dans le cas d’une congrégation religieuse. La chose n’a rien que de très normale. Outre le fait qu’un prêtre laissé à lui-même risque les plus graves dérives, cette dépendance est constitutive de l’exercice même de son apostolat. Il n’agira sur le corps mystique du Christ comme prêtre, c’est-à-dire comme ministre de l’Eglise, qu’en tant qu’il est représentatif de celle-ci et missionné par elle. La représentativité découle de ce que l’on appelle l’incardination, sorte de lien de vassalité qui lie un prêtre à son Ordinaire, tandis que la juridiction détermine la mission concrète conférée au ministre sacré. Cette simple définition suffit à prouver qu’il ne peut y avoir exercice habituel de la juridiction, fusse-t-elle de suppléance, sans incardination préalable.

Ces quelques distinctions auraient été d’un précieux apport aux rédacteurs du Mascaret. S’appuyant sur la crise que traverse l’Eglise et de laquelle découle, effectivement, la juridiction de suppléance sur les fidèles, ils semblent, en leurs lignes, s’estimer autosuffisant d’un point de vue juridictionnel. D’après leurs dires, la situation présente conférerait à tout prêtre, du fait même qu’il est prêtre et indépendamment de toute incardination, une juridiction de suppléance de par le cas de nécessité. La Fraternité Saint-Pie X ne serait alors que ce conglomérat plus haut décrit, regroupant des prêtres autosuffisants pour exercer leur apostolat de suppléance. Telle est la conception qu’avance, sans le réaliser, l’ancien prieur de Bordeaux lorsqu’il répond à ceux qui lui reprochent d’exercer un ministère désormais illicite : « Dire que le ministère d’un prêtre est illicite, c’est dire qu’il n’a pas de juridiction. Alors, de deux choses l’une ; ou l’on entend par là qu’il n’a pas de juridiction personnelle qui descend du pape aux évêques, aux curés, aux vicaires. Mais alors aucun prêtre de la Tradition n’a celle-là et c’est pousser les prêtres à la rechercher… Ou l’on entend qu’il s’agit de celle que confère le droit dans le cas de nécessité (juste demande des fidèles) et la refuser à l’un c’est la refuser à tous les autres, car elle dépend des circonstances données, égales pour toutes. »

« De deux choses l’une » : non, les choses ne sont pas si simples. Parce que la Fraternité Saint-Pie X a été officiellement reconnue par l’Eglise, parce que tous nous avons jugé sa suppression aussi inique qu’infondée et donc invalide, tous… et Mgr Lefebvre le premier – nous avons reconnu à la Fraternité Saint-Pie X le pouvoir d’incardiner, selon l’indult qui aurait normalement dû lui être accordé par la Sacrée Congrégation des religieux (cf. Statuts, ch. IV, art. 2). Tant que la cause n’aura pas été rejugée droitement et légalement par Rome, il existe donc bien, au sein de notre Fraternité, une juridiction ordinaire qui descend du Pape (même à son corps défendant) au Supérieur général pour lui permettre, entre autres, l’incardination de ses membres. Cette juridiction ordinaire, non territoriale mais personnelle, ne s’exerce nullement sur les fidèles (c’est alors la juridiction de suppléance qui est invoquée) mais sur les seuls membres de notre Fraternité, à l’instar de celle qui existe dans tous les ordres religieux. C’est dans le cadre et le respect de cette incardination préalable – ou de tout autre, comme celle d’un prêtre diocésain ou religieux démis injustement au motif de son choix pour la Tradition – qu’un prêtre, pris individuellement, peut exercer de manière habituelle la juridiction de suppléance que lui accorde l’Eglise au profit des fidèles en raison des circonstances présentes. Oublier cela, c’est oublier que l’Eglise a toujours eu en horreur le prêtre vagus (sans incardination), au point de l’excommunier ipso facto dans le passé. Il est donc impossible de considérer que chaque prêtre de la Tradition possède par lui-même et de façon égale avec ses autres confrères une juridiction de suppléance, et que la Fraternité n’est qu’une simple association conventionnelle de ces prêtres, destinée à fédérer leur apostolat au profit de la cause « tradition ».

Des revendications nouvelles

Soyons clairs. Cette conception du prêtre et de la Fraternité Saint-Pie X ne fait que poindre sur les lèvres de nos anciens confrères. Des années durant, ils ont eux-mêmes dénoncé ce statut de vagus et l’ont considéré comme le pire état qui puisse être pour un prêtre. Leur conduite depuis quelques mois n’est donc pas la résultante d’une divergence de fond sur ces questions. La vérité se situe dans un rapport inverse : la nouvelle conception qu’ils esquissent est la résultante d’une conduite toujours plus en décalage avec les Statuts de la Fraternité. Elle n’est qu’un essai de légitimation théorique – et sans doute ponctuelle, c’est à espérer – d’une attitude pratique peut-être plus enracinée. Quoi qu’il en soit du jugement à porter sur les méthodes employées par ces anciens confrères, vouloir imposer au sein des séminaires et de la Fraternité tout entière ces conceptions aussi nouvelles qu’erronées est destructeur : c’est programmer, à moyen terme, l’éclatement de la Fraternité Saint-Pie X.

4) Un retour aux années d’après-guerre ?

Pour se convaincre du caractère destructeur de ces revendications, il suffit de jeter un bref coup d’œil sur l’histoire récente du clergé français. Car les reproches adressés par nos confrères à la Fraternité ne sont pas nouveaux. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils étaient sur les lèvres de ces prêtres qui, habitués à un apostolat éclectique et autonome pendant les trop longues années de la Résistance, se retrouvaient dans le cadre normal de la vie diocésaine et paroissiale. La mentalité de ces prêtres nous est rapportée par Paul Vigneron, auteur autorisé en la matière. Dans son ouvrage intitulé Histoire des crises du clergé français contemporain, il commence par décrire l’état d’esprit général de ce nouveau clergé : « Dans le clergé français qui jusque-là faisait de l’obéissance à la hiérarchie catholique une vertu essentielle et de l’acceptation des humbles tâches paroissiales une féconde mortification, se répand très vite dès la fin de la guerre une attitude frondeuse et parfois une tendance à la désobéissance caractérisée. » L’auteur utilise alors quatre caractéristiques pour décrire les principes de ce clergé frondeur :

1°) Reprochant aux communautés chrétiennes de mener une vie sclérosée, d’étouffer dans des cadres par trop atrophiant, ces nouveaux apôtres revendiquent un christianisme libre, « baroque » (du portugais : hors normes), seul capable de rejoindre l’homme d’aujourd’hui.

2°) Aussi faut-il « sortir des ghettos », dépasser le cercle restreint des amis pour atteindre les foules que l’on imagine beaucoup plus généreuses et assoiffées de Dieu que nos propres fidèles. Cinquante ans après, on lira dans le Mascaret : « Il nous a ordonné pour prêcher au peuple », dira saint Pierre (Act 10, 42), et non à un cercle restreint d’amis, de purs ou d’initiés. La sainteté du prêtre, c’est l’exercice de sa charge de miséricorde auprès des foules d’âmes qui ont soif de l’amour du Christ ou qui l’ignorent ». Sortir des ghettos, donc ; Paul Vigneron ira jusqu’à décrire l’attitude concrète de ce clergé : « La grande tentation pour ces pionniers sera alors de scandaliser systématiquement les bien-pensants, de critiquer la hiérarchie et, dans le désir de rendre le message chrétien plus accessible aux infidèles, de desserrer ou de rompre les liens avec l’institution. »

3°) L’effort apostolique, parce que trop humain, se fera souvent par séduction, elle-même souvent réduite au mimétisme : « Quand les milieux déchristianisés verront des prêtres mimant leurs attitudes, travaillant manuellement comme eux, parlant un langage volontiers argotique, alors la conversion des masses deviendra possible », écrit Paul Vigneron. Cela s’étend évidemment à tout un mode de vie concret, bien peu compatible avec un projet de vie proposé par quelques Statuts que ce soit, diocésains ou religieux.

4°) L’ultime critère permettant finalement d’évaluer l’action du prêtre est l’efficacité apostolique. Sa sainteté n’est pas ailleurs. Une telle affirmation invalide d’autant, au moins de manière implicite, les vertus dites « passives » ; elles provoque l’affaiblissement de la prière, le délaissement de la mortification. Aussi, lorsque le Mascaret fait de l’apostolat la source de sanctification du prêtre (« de toute évidence, on ne sanctifiera le sacerdoce qu’en l’exerçant »), il ne peut que rappeler les tristes lignes qu’écrivait le Père Chenu, de ténébreuse mémoire, pour invalider le traité de Dom Chautard. C’était en 1947 : « Aujourd’hui, l’apostolat est un témoignage évangélique sanctifiant par lui-même, et non juxtaposé à la vie intérieure. Sans doute la dose d’action qu’il comporte peut toujours être occasion d’activisme ; mais c’est là défaillance per accidens et non ce quasi-déterminisme auquel on ne résisterait qu’en s’arc-boutant contre. » En un mot, résume Vigneron « Dom Chautard, avec sa méthode de vie intérieure, voulait surtout nous « arc-bouter » contre le danger des œuvres ; il n’est plus utile de se raidir ainsi aujourd’hui. » N’est-ce pas, d’un trait, le grand message qu’en un moment de déraison nos anciens confrères voulaient adresser aux Supérieurs de la Fraternité Saint-Pie X ?

On sait les fruits délétères véhiculés par de tels principes. L’enthousiasme éphémère qu’ils provoquèrent n’était dû qu’à la voie de facilité qu’ils légitimaient, tandis que leur seul effet durable fut de préparer les foules à l’aggiornamento de Vatican II.

5) Conclusion : la Fraternité de toujours

C’est précisément par opposition à cette conception erronée du prêtre, fort répandue après-guerre, que Mgr Lefebvre voulut centrer la Fraternité Saint-Pie X sur le saint Sacrifice de la Messe. Le prêtre n’est apôtre que parce qu’il est d’abord l’homme de la Messe : « Parce que la Messe est apostolique » écrit-il dans nos Statuts. Retrouver et vivre ce regard vrai sur le prêtre était, d’après Mgr Lefebvre, l’indispensable condition pour féconder surnaturellement l’apostolat, et donc pour avoir raison du modernisme désormais omniprésent. Nos supérieurs actuels n’ont pas d’autres convictions. Il est donc simplement faux de dénoncer une déviance de la Fraternité, comme il est profondément injuste de taxer de jansénisme les Supérieurs qui lui gardent ce cap. Laissons plutôt ces mêmes Supérieurs accomplir leur mission, ainsi que le délicat ajustement de la formation sacerdotale qui peut-être à nouveau s’impose.

En ces temps de lutte où le Malin s’essaye à semer la division en nos propres rangs, ne nous laissons pas circonvenir par des agitations qui n’ont d’autres conséquences que de détourner des vrais combats. S’il est évident que l’imperfection est inhérente à toute société humaine et que, par là même, la Fraternité Saint-Pie X n’en est pas exempte, il serait inconséquent de s’emparer de ces faiblesses, qui plus est de les majorer, pour laisser libre court à ses passions. Celles-ci hélas ont trop parlé, mêlant à leurs fibres des enjeux sans doute insoupçonnés, mais néanmoins bien réels.

Dès la fin du premier siècle, saint Clément de Rome eut à intervenir auprès des fidèles de Corinthe pour y régler un différend à peu de choses semblable au nôtre. Les mots qu’alors il leur adressa nous sont aujourd’hui destinés : « Vos scissions en ont détourné beaucoup, elles en ont jeté beaucoup dans le découragement, beaucoup dans le doute, et nous tous dans le chagrin. Intercédons pour ceux qui ont succombé à quelques faiblesses, afin que leur soient données bonté et humilité, et qu’ils suivent non plus leurs penchants, mais la volonté de Dieu. Quant à ceux qui ont jeté les fondements de la discorde, qu’ils se soumettent et se laissent corriger en esprit de repentance, fléchissant les genoux de leur cœur. »

Abbé Patrick de La Rocque