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Réponse à l'abbé de La Rocque 2ème volet - "Les Statuts" - 18 mars 2005

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1er Volet : Les Séminaires, un prétexte ?

2ème Volet : Les Statuts

"J’ai demandé à monsieur l’Abbé de Tanoüarn de prendre la plume pour le deuxième volet de cette réponse."

Abbé Philippe Laguérie

 

Il est frappant de constater combien dans ce travail qui se veut essentiellement théologique, les attaques personnelles fleurissent en grand nombre. Elles forment comme l'épine dorsale de l'argumentation. Je suis donc obligé de m'y arrêter, moi aussi. Vous n'hésitez pas à écrire, pour justifier votre supérieur : « Le malaise n'est pas d'ordre doctrinal mais moral : esprit d'indépendance par trop marqué, refus de résidence ou tout simplement peine à porter les petits renoncements inhérents à la vie de communauté »... De ces trois reproches, aucun ne tient tout seul : qui ne voit le caractère subjectif du premier chef d'accusation, « esprit d'indépendance » ? le deuxième grief, « refus de résidence » a un semblant d'objectivité, mais je ne vois guère à qui l'appliquer ; le troisième relève de l'appréciation moralisante, dénotant avec quelle supériorité vous regardez de haut votre objet d'étude : notre cas, « l'affaire de Bordeaux » comme vous dites. On a l'impression, à entendre ce troisième grief, que vous êtes en train de confesser les enfants du catéchisme, auxquels vous feriez remarquer « la peine qu'ils ont à porter les petits renoncements inhérents à la vie commune ». Ce ton patelin est d'autant plus déplacé que vous allez bientôt nous refuser l'absolution au cours de ces six pages d'arguments auto-justificatifs. Ce ton, venant de vous, est d'autant plus surprenant aussi, que franchement le prieur de Toulouse n’a pas la réputation de mener assidûment la vie de communauté, étant bien souvent absent pour toutes sortes de motifs tous plus louables les uns que les autres. Vous êtes en train de nous rejouer un vieux classique, l'hôpital qui se moque de la charité ! Malheureusement nous ne sommes pas au théâtre, mais dans la vie réelle : un peu plus de décence ne vous messiérait point, cher Patrick !

Et, puisqu'il s'agit d'une condamnation à mort, un peu plus de précision ne serait pas mal venue ! Vous écrivez : « Ces confrères en vinrent à considérer les statuts de la Fraternité - sa règle religieuse - comme un carcan ». Je passe sur le procès d'intention, pourtant, là encore, bien mal fondé : ce n'est ni le premier ni le dernier dans cette soi disant apologie de « la Fraternité de toujours » que vous avez rédigée sans beaucoup d'estime pour vos frères dans le sacerdoce et dans le combat de la Tradition. Mais passons une bonne fois sur ces attaques personnelles ! Ce qui m'intéresse, c'est la manière très spontanée que vous avez dans tout votre texte d'identifier les statuts de la Fraternité à une règle religieuse. Que le terme “statuts”, expressément voulu pourtant par Mgr Lefebvre, puisse vous paraître trop faible, s'appliquant davantage à une association contractuelle qu'à une société de vie apostolique, soit ! On parle aujourd'hui plus volontiers de « constitutions », je vous l'accorde. Mais ce n'est pas une raison pour proposer immédiatement ce faux synonyme de « règle religieuse », que vous placez en apposition au terme « statuts », entre tirets, comme pour rectifier le vocable employé naguère par notre vénéré fondateur. Vous manifestez par là que vous ne comprenez rien à l'esprit de la Fraternité de toujours que vous vous targuez de défendre pourtant et d'illustrer. Si Mgr avait voulu des statuts et non une règle religieuse, c'est que, dans l'état de nécessité où se trouvait l'Église, il entendait bien faire des prêtres, des bons prêtres, le plus de bons prêtres possible, pour le salut de toutes les âmes, et non des religieux attachés à leur seule perfection personnelle et vivant pour elle en observant étroitement une règle. Sur ce point, comme sur tout ce qui concerne l'avenir de notre Institut, il importe de s'en tenir aux Statuts. Mgr Lefebvre écrit : « La Fraternité est essentiellement cléricale » (Statuts IV, 3) et cela, alors même qu'elle « reçoit des aspirants non clercs qui font des voeux de religion ». La différence est soigneusement marquée, la frontière tracée par notre fondateur lui-même. Ne cherchez pas à l'effacer !

Vous pourrez tenter d'argumenter en disant que l'état de nécessité où se trouvait l'Église n'est plus le même et que -par conséquent - l'état d'esprit dans lequel notre fondateur a rédigé les «statuts” de la Fraternité n'est plus valable aujourd'hui. Vous essayez de le faire d'ailleurs, sans le dire, en opposant la lettre de ces statuts et, « outre la loi » comme vous dites élégamment, ce que vous appelez “l'esprit de la loi”, que l'on trouve, dites vous « dans les écrits de 1981 82 ou encore dans la retraite pascale que Mgr prêcha à Ecône en 1988 ». Bref, vous refusez de vous en tenir à la lettre des statuts, admirable de sobriété et de souplesse et approuvée, à cause de cela, par le cardinal Wright, écrivant d'ailleurs non comme religieux mais comme Préfet de la Congrégation du Clergé. Mais qu'importe ce passé ! Vous nous invitez, sans scrupule apparent, à passer « outre » le texte, comme on se rend « Outre Manche » voire « Outre Atlantique ». Je pose ici solennellement la question, en reprenant votre comparaison profane : que dirait-on d'un gouvernement qui chercherait à appliquer la constitution en allant chercher des critères « outre la loi », outre les textes qu'ils sont sensés appliquer, dans tel discours du président par exemple ou dans telle circonstance de la vie de la Cité ? Il est bien évident pour n'importe quel juriste que l'esprit de la loi ne peut être cherché que dans le droit et non dans telle ou telle circonstance particulière de fait. Sous couvert de nous rappeler à l'observance des statuts, vous êtes en train de nous expliquer au nom de quel texte, « outre la loi », ces statuts se trouvent violés par ceux qui ont la charge, en tant que modérateurs, de les appliquer et de les faire appliquer (voir les circonstances de mon renvoi contre la lettre des statuts). Mais j'allais dire : cela n'est pas le sujet. Nous verrons une autre fois si « les écrits de 1981/82 et la retraite pascale de 1988 » justifient que l'on fasse des statuts, voulus par Mgr Lefebvre, une règle religieuse. Il faudra nous procurer ces textes que vous invoquez ainsi au mépris du droit écrit. Il faudra que les Supérieurs, au nom desquels vous écrivez, les publient, ces textes « outre la loi », et qui, selon vous, jugeraient la loi et primeraient sur les statuts, autorisant les Supérieurs à « attendre davantage de leurs prêtres »...

Pour le moment, lorsque vous invoquez un soi-disant esprit des lois, ce que vous essayez bien maladroitement de nous décrire, si je passe sur les procès d'intention à répétition, ce n'est pas, malgré ce que vous tentez de faire croire, une intervention des supérieurs contre certains individus qui refuseraient d'observer les statuts de notre société, c'est plutôt le glissement fatal de quelques zélotes à qui la loi ne suffit pas et qui veulent imposer à leurs confrères des fardeaux supplémentaires, « outre la loi ».

Cette loi est traitée d'ailleurs par vous de « squelette cadavérique » ou de « colonne vertébrale inanimée » (sic)... si on ne lui adjoint pas telle conférence spirituelle ou tel écrit ultérieur... La force de ces expressions indique plus clairement qu'un long discours en quelle estime vous tenez le droit !

Une analogie me vient à l'esprit. Vous me faites irrésistiblement penser à ces Romains qui n'ont qu'une piètre estime pour la Tradition de l'Église et qui (depuis le Motu proprio Ecclesia Dei afflicta) ne supportent de parler de la Tradition que si elle est « vivante ». La Tradition vivante, vous le savez, ce n'est pas une norme objective, mais la codification subjective à chaque moment du temps, du comportement de l'Église. Lorsque vous mettez l'esprit de la loi délibérément au dessus de la loi et lorsque vous l'allez chercher en dehors du droit, ainsi que je viens de le démontrer, vous considérez que le fonctionnement actuel de la Fraternité Saint Pie X représente la norme suprême, « le droit vivant » qui s'applique au droit de notre Institut et en qualifie la portée. Cela, tout comme la Tradition vivante s'applique à la Tradition écrite des Conciles et des papes et fournit pour aujourd'hui le sens de leurs enseignements. Avec un tel raisonnement, les pires dérives sont à craindre puisqu'elles se trouvent justifiées à l'avance. Mais pourquoi les écrits de 1981/1982 ou la retraite pascale de 1988 auraient-ils plus de valeurs que telle conférence spirituelle ou tel sermon ? Il suffirait aux supérieurs actuels, à vous entendre, de trouver tel texte de Mgr Lefebvre paraissant indiquer une direction pour que l'on oublie en toute bonne conscience la lettre du droit et que l'on déclare avoir trouvé « outre la loi » l'esprit qui l'anime...

Cher Patrick, relisez donc les statuts, ils contiennent leur réponse à votre imprudente invocation d'un esprit de la loi « outre la loi » : « Qu'on se garde bien, nous dit Mgr Lefebvre en évoquant le chapitre général, de faire à ces statuts des mises à jour ou innovations, sauf éventuellement sur le chapitre de l'administration, eu égard au développement de la Fraternité » (V-2).

 

Mais pour justifier le zèle “outre-statutaire” de certains, qui entendent juger leurs confrères à l'aulne de leur interprétation du droit plutôt que selon une lettre réputée « desséchante », vous avez encore un petit argument, sur lequel je dois me pencher pour vous montrer l'inanité de votre “étude”. Vous expliquez que les statuts « ne sont pas un simple moyen en vue de l'apostolat ». Vous notez fort opportunément et en contradiction avec votre argument de l'esprit des lois, qu'ils « relèvent de la définition même de la Fraternité » dont « ils sont la colonne vertébrale ». Vous avez raison d'insister sur cet aspect juridique des choses : sans constitutions, pas d'approbation romaine ! Sans constitutions, pas d'existence légale ! Sans constitutions, sans forme, pas de réalité vitale de notre Fraternité.

Mais vous vous appuyez sur cette considération parfaitement valide pour discréditer les confrères qui font de ces constitutions « un simple moyen (parmi d'autres) ». Il faudrait donc, si l'on suit jusqu'au bout votre argumentation quelque peu allusive ou lacunaire sur ce point, que les prêtres que nous sommes, s'ils veulent rester membres de la Fraternité, fassent des statuts, non pas un simple moyen mais le but, la fin de leur existence sacerdotale. Ceux que vous nous décrivez là, une fois de plus, ce ne sont pas des prêtres, ce sont des moines ! Pour un Moine, la Règle est le but de son existence, il doit mettre tout son amour, toute son énergie à en observer les moindres détails. Il est clair par exemple, que la Règle monastique prime l'apostolat ou plus exactement qu'elle constitue elle-même pour une grande part cet apostolat particulier qu'est l'apostolat des moines. Il serait absurde de dire que, dans la pensée de Mgr Lefebvre, les statuts, qui dessinent effectivement la forme de l'institution, devraient pour ce motif, constituer aussi la forme de la vie de chacun des membres clercs, pris individuellement. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, contrairement à ce que l'on peut trouver dans une règle religieuse, ces statuts, qui ont été écrits pour une société de vie commune sans voeux (ce que l'on nomme aujourd'hui société de vie apostolique), rentrent peu dans les détails de l'existence de chacun. Ce n'est pas leur rôle naturel que d'être une « forma vitae ». Ils indiquent essentiellement le cadre dans lequel s'inscrit « sodalitium », la Fraternité elle-même. C'est vous qui le dites, ils sont analogues à une constitution politique. Celui qui ferait de cette « constitution » cléricale non pas le moyen privilégié de sa sanctification, mais, ainsi que vous le suggérez, le but ou la forme de son existence, risque fort de se trouver déphasé par rapport à ses obligations personnelles de prêtre au quotidien ! Pour vous faire comprendre ce qui est en jeu concrètement dans cette dialectique que vous instaurez imprudemment entre la fin et le moyen, je prendrais un exemple vous concernant, le pensant sans doute ainsi plus parlant : un prêtre qui aurait pour but dans la vie d'observer les statuts de la Fraternité aurait-il lancé et pourrait-il animer la Lettre à nos frères prêtres, avec toutes les charges que cela suppose et toutes les dispenses que cela implique ?

 

Cessons donc de manier des idées avec tant de maladresse, à seule fin de justifier l'injustifiable, cessons de confondre les concepts en jouant sur les mots, pour ne pas trouver là une occasion d'être confondus, et tenons nous courageusement à la lettre de la loi et à l'esprit du droit qui permet de l'interpréter. Je souhaite, cher Patrick, que vous ne preniez pas trop au sérieux vos explications bien embarrassées, je souhaite qu'elles ne vous fassent pas prendre de décisions personnelles qui seraient hasardées, je souhaite que vous continuiez à considérer que les statuts constituent le moyen privilégié de votre sanctification sacerdotale, et non le but exclusif de votre existence. Mais je n'ai pas trop peur pour vous car je sais bien aussi que ce que l'on dit, il n'est pas toujours nécessaire qu'on le pense...

Abbé Guillaume de Tanoüarn

NB : Je ne dis rien du “moralisme jansénisant” de la Fraternité. Vous semblez contester ce terme, alors que c'est Mgr Williamson qui a utilisé l'expression le 17 octobre à Paris, qu'il ne l'a pas fait particulièrement à propos des supérieurs mais qu'il nous a tous mis en cause à ce sujet, et qu'après tout, en tant qu'évêque, il a des grâces d'état pour dire ce qu'il dit, ce qui implique a minima qu'on ne déforme pas ses paroles en les replaçant dans un autre contexte que le sien...