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"Editorial du Mascaret" - février-mars 2005

Poussière divine

L’Eglise vient de nous rappeler notre humble condition : « Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». Elle ne pouvait pas mieux faire pour nous mettre au « labeur de la charité » en quoi consiste un bon carême. Car nos efforts en ce temps de pénitence doivent être matériellement physiques et formellement spirituels. Et à prendre cette phrase au pied de la lettre, elle est simplement fausse. L’homme est fait aussi de poussière mais il n’est pas du tout poussière. Il a été créé “âme vivante” (Gen) et tout en lui indique cette irrésistible poussée vers la vie pour laquelle il est sorti des mains de Dieu. Vie naturelle pour soumettre la terre et la dominer, vie surnaturelle pour deviser et contempler la beauté et la sagesse du Créateur qui nous fait à son image (esprit) et à sa ressemblance (grâce divine). C’est dire combien assimiler l’homme à la poussière serait extrêmement réductif et nuisible si l’humble condition de l’homme ne devenait pas le tremplin de sa grandeur. C’est bien la pensée de Dieu qui nous affirme « à peine au dessous des anges, couronnés de gloire et d’honneur ». Ce texte du psaume vise bien l’homme et non le Fils « d’autant plus grand que les anges, que le nom qu’il possède est plus grand que le leur » (Heb 1, 4).
On pourrait invoquer ici le péché originel, péché d’orgueil par excellence qui nous a condamnés à l’humilité à cause de cette enflure de l’esprit qu’il introduit en nos âmes. C’est tout à fait vrai, mais radicalement insuffisant. Parce qu’il y a une humilité naturelle à l’homme qui n’est pas seulement la condition de sa grandeur, mais sa grandeur elle-même. Et pour saisir cette vérité capitale, il faut comprendre deux aspects profonds de cette disposition primordiale, avec ou sans péché donc, qui fait d’elle la substance morale même de l’homme.

1) Et pour cela se défaire radicalement de cette humilité subjective, introspective, réflexive et malade telle que l’idéalisme moderne, version chrétienne ( ?) malheureusement l’a dévoyée. L’humilité n’est pas une vision de soi sur soi, un ramassis de pensées négatives et sordides sur son propre compte, une abjection de soi. Outre qu’une telle démarche procède généralement d’une hypertrophie du moi et y ramène – principe de base de l’orgueil - elle démobiliserait toute dignité et toute fierté chez le chrétien. Or c’est bien cette démobilisation qui a tué la vie chrétienne et souvent la Foi elle-même chez des millions de nos contemporains. Elle est simplement une invention du diable, et dire que bon nombre des nôtres la cultive est dire qu’ils sont les jouets de Satan…
L’humilité est une harmonie, une justesse, une concordance. Elle est cette note qui sonne bien dans un accord, cet accord qui s’harmonise avec la symphonie, cette symphonie qui exprime parfaitement ce qu’elle dit. Elle est cette beauté spéciale qui place un être au diapason des autres, qui s’efface devant eux et leur confère la présence idéale dans le tout, et, du coup, retrouve elle-même tout son éclat. Elle inscrit un être dans la beauté du tout et trouve toute sa beauté à cela. Elle se met en valeur à y mettre les autres. Elle est donc, plus encore qu’une justice, la justesse de notre situation, et voilà pourquoi les artistes et les poètes véritables la comprennent intuitivement, même – et quelle sottise – s’ils ne saisissent pas toujours que le chef d’orchestre n’en peut être que le Créateur, seul à percevoir l’ineffable beauté d’un univers qu’Il veut être la symphonie de sa louange. On l’aura compris, l’humilité est bien plus une vertu d’avant la chute que d’après, même si apparemment nous avons cent nouvelles raisons de nous humilier depuis, et mille fois plus de mal à y parvenir. Maudite faute qui masque et empêche l’essentielle beauté de l’homme et sa raison d’être. Il n’y a donc rien de plus objectif que l’humilité : elle suppose, elle est cet ajustement permanent au réel, aux situations, au prochain, aux choses mêmes, tous perçus dans la Providence de Celui qui donne à chacun sa raison d’être si petit à sa place et immense dans sa résonance à l’ensemble. Où l’on voit qu’en principe, malheureusement mal vérifié à cause du péché originel, les plus humbles sont naturellement les plus intelligents. Car si cette dernière est la puissance de s’adapter au réel (et en rien cette stupide logique mécanique en roue libre, des idéalistes) elle distille de soi cette justesse de situation et de comportement face à lui. Et c’est cette bêtise initiale, même chez les grands génies qui les conduit par l’orgueil vers la folie certaine.

2) Et voilà pourquoi l’humilité est la seule disposition capable en l’homme de toucher le coeur de Dieu et la seule dont Il a besoin chez nous. Le reste, c’est son affaire et Il le donne à profusion. Comprenons bien ce point décisif qui est l’explication de toute grandeur humaine, comme du mystère de Dieu à notre égard. La seule chose que Dieu n’a pas par Lui-même, si je puis dire, Lui qui est la fontaine inépuisable et infinie de tout bien et de toute sagesse, c’est cette indigence aimée et aimante de sa créature libre. C’est la seule chose qui lui fasse tourner la tête ! C’est aussi la seule chose que nous ayons vraiment à Lui offrir. C’est donc le point de rencontre le plus élevé et le plus sublime entre notre Créateur et nous… , le point géométrique de l’Amour prévenant et de la charité et Il se charge de tout le reste par ses dons et sa grâce. Cette vérité explique tout l’Evangile. Les plus coriaces pêcheurs touchent immédiatement le cœur de Dieu dès lors qu’ils se situent de nouveau dans la réalité de leur misère face à la bonté divine. Marie-Madeleine, Zachée, le Centurion, la Chananéene, la Femme adultère, le bon Larron, la Samaritaine… et tous les autres ; leur secret est là et Jésus ne résiste pas.
Mais il y a dans l’Evangile un exemple bien plus sublime de cette vérité valable pour tous : c’est la Vierge Marie. Quand, après l’Annonciation, elle se précipite chez sa cousine qui la complimente sur l’intrépidité de sa foi : « Bienheureuse celle qui a cru… » Marie n’aura qu’un mot dans son Magnificat pour expliquer le privilège inouï que Dieu vient de lui faire en la faisant mère selon la chair de son Fils Unique selon la divinité. « Parce qu’Il a jeté les yeux sur l’humilité de sa servante ». Le choix de Dieu et la grandeur de Notre Dame ont là leur seule cause. Et c’est bien encore une histoire d’amour avant la chute puisque Marie – le sait-elle ? mystère – est immaculée dans sa conception. Tout est privilège en Marie, et pourtant don de Dieu. Mais ce qui spécifiquement est à elle, au point que Dieu, ému, séduit par sa beauté, lui vient demander son consentement, son autorisation pour réaliser le projet inouï de son enfant selon la chair. Et Marie, avec cette incroyable hardiesse que confèrent la simplicité et la transparence de son âme d’émettre des objections, (Votre honneur ! ) et même des impossibilités que l’envoyé de Dieu doit résoudre avant son accord. On voit bien que si le Dieu tout puissant soupire après le consentement de Marie, c’est qu’Il a d’abord été séduit par la beauté de son âme dont tout l’éclat consiste dans une résolution inébranlable d’être petite… quitte à résister au Tout-Puissant. C’est une demande en mariage, en bonne et due forme et si l’envoyé de Dieu, est si poli, circonspect et explicatif c’est qu’il sait combien son Seigneur « est épris de la beauté de la Reine ». Notons que cette vertu exquise de Marie, qui fait trembler et courber le ciel est unique dans l’histoire du Salut. Parce qu’avant la réalisation du mystère de l’Incarnation, l’humanité du Seigneur Jésus Christ n’existe pas (elle est absolument concomitante). Pour avoir toute la puissance du Verbe par après, elle ne peut avant plaire au Bon Dieu qu’en projet, qu’en dessein et on ne peut lui demander son avis.

C’est bien à Marie Mère de Dieu qu’il faut demander sans cesse le secret de son insondable humilité, seule réalité qui nous recommande vraiment auprès de Dieu et qui nous comble d’honneur car « l’humilité précède la gloire ».

Voulez-vous faire de grandes choses ? Soyez humbles, non de déclarations ou d’intentions, mais de réalité et en vérité.

Abbé Philippe Laguérie