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Mascaret - avril 2005

Le Christ, notre Pâque, a été immolé (I Cor 5, 6)

La fête de Pâques, au dire de SAINT PAUL, célèbre le mystère de Jésus-Christ lui-même : « le Christ, notre Pâque, a été immolé » (I Cor 5, 6). La Préface de la messe au temps pascal fait suivre ce verset d’un commentaire magnifique : « C’est lui l’Agneau véritable qui a enlevé les péchés du monde, qui par sa mort a détruit notre mort et restauré la vie par sa résurrection. » Notre Sauveur, « le Christ ressuscitant », selon l’expression de SAINT THOMAS, constitue identiquement pour nous la Pâque. Il opère efficacement ce passage (c’est le sens du mot Pâque) de la mort du vieil homme pécheur à la vie glorieuse des enfants de Dieu. Surgissant du tombeau, il applique aux hommes de bonne volonté les mérites de sa passion, par son humanité glorifiée en cet instant (Somme Théologique III Q56 a1). Sans cette fulgurante glorification de Jésus-Christ en son humanité, sa passion ne serait suivie pour nous d’aucun effet salutaire.
Mais ce passage, autrefois figuré par la traversée des Hébreux dans les eaux de la Mer Rouge, reste indissociable de l’immolation, c’est-à-dire du sacrifice sanglant de l’Agneau ; ce sacrifice a pour terme l’entrée glorieuse du Christ au Ciel, qui « s’en est allé siéger pour toujours à la droite de Dieu ; car par une offrande unique, il a rendu parfaits pour toujours ceux qu’il a sanctifiés » (He 10, 13-14).
Passion, Résurrection, Ascension puis Session à la droite du Père, moments distincts de la vie du Christ, constituent donc des mystères indissociables. Ils forment traditionnellement les «  Saints Mystères » célébrés à la Messe. On les a réunis quelquefois sous l’appellation unique « Mystère pascal ». Mais Vatican II a subrepticement réduit et déplacé le sens de cette expression, désormais grêlée d’ambiguïté.

On ne peut dissocier les aspects du Mystère de Pâques

On se souvient peut-être du livre anonyme préfacé par MGR FELLAY, Le Problème de la réforme liturgique, diffusé par L’ABBE DE LA ROCQUE à tout le clergé français et remis au pape JEAN PAUL II en mars 2001 par la Fraternité Saint Pie X, qui relançait le débat doctrinal sur la question liturgique après une négociation échouée avec le Saint Siège. Ce livre tentait une courageuse remise en cause de la nouvelle théologie du « Mystère pascal » telle qu’elle transparaît dans la messe de PAUL VI. De bons chapitres avaient retenu l’attention (le ch. 2, l’appendice sur le droit de la Messe de saint Pie V… ).
Cependant, les arguments de la foi contre la liturgie conciliaire portent en réalité beaucoup plus loin, comme l’ont démontré par la suite le congrès Si Si No No consacré à ce thème, à Paris, en mai 2002, et le symposium sur « La religion de Vatican II » à Paris, les 5 et 6 octobre 2002. Aujourd’hui, en cette année de l’Eucharistie, il faut saluer la récente réédition du Bref examen critique du nouvel ordo des cardinaux OTTAVIANI ET BACCI (nouvelle préface du Cal STICKLER, éd. Renaissance Catholique, nov. 2004), sur lequel s’appuyait Mgr Lefebvre et dont la démonstration n’a pas pris une ride.
À la lumière, non d’une théologie « classique » , mais de la doctrine traditionnelle qui s’étend de SAINT THOMAS D’AQUIN à DON GUERANGER, nous voudrions ajouter un argument contre cette théorie qui imprègne la nouvelle liturgie, tout en rappelant l’enseignement catholique relatif à la sainte Messe et au Mystère pascal (nous avons longuement abordé cette question sous l’angle théologique dans un article intitulé « La Messe et le Mystère pascal », Catholiques et Romains, Certitudes nouvelle série n° 6, 2001, p.84 - 93). Cependant, il paraît nécessaire de résoudre au préalable une question de logique.
En effet, ce livre Le problème de la réforme liturgique l’a bien démontré : l’erreur liturgique conciliaire brise l’unité des mystères de la vie douloureuse et glorieuse de Jésus-Christ en les séparant, de sorte que la messe de Paul VI congédie tacitement le mystère de la passion rédemptrice et le sacrifice du Sauveur pour le rachat des péchés. Mais si l’on souhaite répondre correctement à cette erreur qui nous vient de Luther, il faut évidemment se garder d’en prendre le simple contre-pied. En présentant la doctrine catholique - rebaptisée « classique » - comme le contraire de la théorie nouvelle, on en vient à définir la Messe traditionnelle comme étrangère aux mystères glorieux de la vie du Sauveur. C’était sans aucun doute le quiproquo majeur de ce livre produit sous la direction de MGR FELLAY.

Le contraire d’une erreur n’est pas la vérité, mais l’erreur contraire

«  Choisis bien ton ennemi, écrivait Nietzsche, car tu finiras par lui ressembler ». Sans doute le terrible philosophe avait-il raison. Le mimétisme antagoniste universel que ne renierait pas René Girard fait courir un grand risque à la résistance traditionaliste contre la nouvelle messe et Vatican II. En effet, lorsqu’on prétend réfuter les erreurs conciliaires, la plus grave méprise consiste à adopter une position semblable, quoique symétriquement opposée. Or il ne s’agit pas de s’opposer mais de chercher à convaincre, dans la lumière de l’intelligence naturelle et de la vérité révélée.
Faut-il rappeler d’abord un principe de logique élémentaire  ? Le contraire d’une erreur n’est pas la vérité : ce n’est jamais qu’une autre erreur, l’erreur contraire – car les contraires s’opposent dans un même genre. La méprise est malheureusement courante. Le livre cité laisse l’impression de n’avoir pas su y échapper. On s’oppose, certes, en conscience, à l’esprit du concile mais on se place en réalité sous sa dépendance et sur le même registre que lui. En adoptant le terrain de la religion conciliaire, on en accepte les problématiques, les angles de vue et les dialectiques tendancieuses. Dès lors, le problème se trouvant mal posé, il devient presque impossible de formuler correctement la réponse traditionnelle à la crise.
Appliquons cette remarque de méthode à notre sujet. Sous l’influence lointaine de Luther, Baïus et quelques autres, la pensée qui se dit « conciliaire » opère une disjonction dualiste entre des aspects essentiels du mystère de notre salut que la Tradition joignait ensemble : elle dissocie par exemple en l’homme le péché et la liberté, et en Dieu sa justice et sa libre miséricorde – Jésus ne serait pas venu réparer ni offrir un sacrifice de satisfaction pour les péchés des hommes ; il serait venu « au contraire » manifester l’amour Dieu, sa bonté, sa miséricorde infinie. Le péché – même celui de l’esprit – ne serait pas véritablement un acte libre, mais obéirait à une force aveugle, un principe mauvais, une « logique tueuse » (voir plus bas, Père Vallin) entée en l’homme. La responsabilité personnelle du pécheur s’en trouverait dissoute dans une vague d’irresponsabilité collective que sublimerait ensuite l’amour du Christ. La Passion du Sauveur n’aurait plus pour cause les péchés personnels de tous les hommes.
De même, on disjoint désormais la Rédemption de la Résurrection, laquelle d’ailleurs ne serait plus un fait inscrit dans l’histoire, et l’on sépare indûment la foi dogmatique de la foi historique – ce dernier clivage étant des plus graves, ainsi que l’avait génialement montré saint Pie X dans l’encyclique Pascendi. Dans la Messe, on dissocie la Croix de la Cène et le sacrifice du mémorial. Illustrant parfaitement ces fausses dissociations, posées de manière à répudier les premiers termes en les caricaturant (justice divine, responsabilité du pécheur, rédemption des péchés, sacrifice de la Croix, sacrifice de la Messe, foi historique en la Résurrection…), on peut citer le document de la Commission doctrinale des évêques de France paru en avril 2004, signé du père Vallin, sur le film La Passion de Mel Gibson (voir notre critique détaillée dans « Le Jésus des évêques français », Certitudes nouvelle série n°15, 2003, p. 33 - 44)
Le père Vallin ironise à l’envi contre la doctrine traditionnelle  : «  comme si Dieu, en sa Toute-Puissance, était de toute éternité soumis à une règle souveraine qui l'oblige et le contraigne, lui aussi, le Dieu infiniment libre : l'injustice des hommes ne pourrait être compensée, corrigée, guérie que par la justice de Dieu le Père mais au prix des souffrances et de la mort du Fils […] C’est au contraire l’amour de Dieu et sa miséricorde [et non sa justice] qui ont représenté devant nous, pour nous convertir le cœur, la logique tueuse du péché », « logique qui s’en prend à l’Innocent » (n° 5). Au nom de l’amour divin, la Commission des évêques refuse que notre salut puisse « se négocier au prix du sang » (n° 5)  ; elle vide donc de son sens propre le dogme du rachat, c’est-à-dire de la Rédemption. La justice divine et le prix du sang du Christ sont congédiés. La passion est un pur “acte gratuit”.

On ne peut répondre à Vatican II sans rejeter sa fausse dialectique des contraires

Le piège pour les catholiques défendant la Tradition serait de contrer ces erreurs, non plus en montrant à nouveau la cohérence et l’unité qui joint les aspects du mystère de Pâques apparemment contraires (par exemple la justice qui oblige et l’amour qui est libre) – cohérence que montre et défend la Tradition – mais en isolant le terme qui paraît s’opposer à celui que défend l’interlocuteur conciliaire. Ceci revient à avaliser la véritable erreur, qui n’est pas de défendre l’amour divin libre et miséricordieux, mais de le rendre incompatible avec la justice de Dieu.
Ainsi, une défense malheureuse de la Tradition laisse croire que la passion ne serait que l’accomplissement de la justice divine ; de même, que la passion seule interviendrait dans notre Rédemption - la Résurrection du Seigneur ou son Ascension n’y auraient point de part ; par voie de conséquence, la sainte Messe et l’Eucharistie resteraient étrangères à ces mystères glorieux ; sur un autre plan, la foi catholique n’aurait pas pour objet des faits historiques concrets – les mystères de la vie du Christ énumérés au Credo – mais de pure vérités dogmatiques…
Pour rester pertinent dans l’analyse liturgique du « Mystère pascal », il ne suffit donc pas de prendre le contre-pied des thèses conciliaires : il est impératif de sortir du « genre » moderniste afin de dépasser sa redoutable dialectique des contraires : la messe de Saint Pie V, tout comme la théologie thomiste, affronte avec force la doctrine luthérienne, baianiste ou moderniste du salut, mais elle ne se définit pas logiquement comme son contraire.
Un « Mystère pascal » singulièrement tronqué
Revenons à la prédication conciliaire du «  Mystère pascal », dont la messe nouvelle serait le « mémorial ». L’expression se réfère essentiellement au triduum de Pâques  : Cène, passion et tombeau vide (au lieu de résurrection) y sont considérés comme les symboles de l’amour divin, victime du Mal, et ainsi manifesté aux hommes. Ce qui saute au yeux par différence avec la liturgie traditionnelle, c’est l’oubli du mystère de l’Ascension et de son corollaire, la Session éternelle de Notre Seigneur à la droite du Père où il officie, selon l’épître aux hébreux, comme « grand prêtre des biens à venir ». Cette omission ne relève certainement pas du hasard. Elle n’a pas été suffisamment relevée.
La déviation principale induite par ce nouveau « Mystère pascal » n’est pas qu’il met l’accent sur les mystères glorieux, mais au contraire qu’il les prive de leur sens et les vide de leur vertu, ce qui se manifeste dans la liturgie nouvelle. Selon la logique rationaliste et moderniste, l’Ascension du Christ – tout comme sa Résurrection – reste avant tout un symbole pour la foi et n’appartient pas à l’histoire des faits réels et attestés. C’est la « foi » des disciples, sublimant la disparition de l’homme Jésus, qui génère les symboles de sa sortie glorieuse du tombeau et de sa montée au Ciel. L’Ascension signifie l’inexorable élan de l’Homme aujourd’hui en progrès continuel vers le divin. Que le Christ siège et gouverne à la droite du Père paraît plus mythique encore. Ce dogme traditionnel du Credo entretient une collusion inacceptable avec la doctrine jugée trop tridentine du Christ Juge et Roi, régnant sur les hommes et les sociétés, et siégeant dans l’attente du jugement dernier. Il est donc habituellement passé sous silence.
En revanche, la liturgie latine traditionnelle insiste sur un Mystère pascal étendu bien au-delà du triduum (Jeudi, Vendredi et Samedi Saints), jusqu’à l’Ascension, au règne et au jugement du Christ sur toutes créatures. Nous y reviendrons dans la suite. En guise de conclusion provisoire, laissons la plume à DOM GUERANGER  : «  Chaque jour, la sainte Église, dans l’auguste Sacrifice, à la suite des paroles sacrées qui ont amené sur l’autel celui qui est à la fois le Dieu et la victime, s’adressant à la majesté du Père, exprime ainsi les motifs de sa confiance : “Ayant donc présents à la pensée, nous vos serviteurs et votre peuple saint, la bienheureuse Passion de ce même Christ, votre Fils et notre Seigneur, sa Résurrection au tombeau, et aussi sa glorieuse Ascension dans les cieux, nous vous offrons cette hostie pure, sainte et immaculée…” [prière du canon « Unde et memores », qui suit immédiatement la consécration].
« Il ne suffit donc pas à l’homme de s’appuyer sur les mérites de la Passion du Rédempteur qui a lavé nos iniquités dans son sang ; il ne lui suffit pas de joindre à ce souvenir celui de la Résurrection qui a donné à ce divin libérateur la victoire sur la mort ; l’homme n’est sauvé, n’est rétabli, que par l’union de ces deux mystères avec un troisième, avec le mystère de la triomphante Ascension de Celui qui est mort et ressuscité. Jésus, durant les quarante jours de sa vie glorieuse sur la terre, n’est encore qu’un exilé ; et nous demeurons exilés comme lui, jusqu’à ce que la porte du Ciel, close depuis quatre mille ans, se rouvre pour lui et pour nous. » (DON GUERANGER, « Vendredi dans l’octave de l’Ascension », « Le temps pascal », L’Année liturgique, t. III., Houdin, 1908). ( A suivre )

Abbé Christophe Héry