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Editorial par l'abbé Laguérie du Mascaret de mai 2005

Objections, votre honneur !

En situation de malaise et de crise, il nous faut revenir aux principes et mettre en lumière les enjeux doctrinaux qui l’éclairent et l’expliquent. Or, trois éléments sont apparus récemment dans les communications officielles de la Fraternité, qui semblent s’écarter de la position maintes fois et clairement exprimée de son vénéré fondateur, Son Excellence Marcel Lefebvre, et nous paraissent sujettes à caution. Si nous citons ici leurs auteurs, c’est uniquement en référence aux textes qu’ils ont signés, leur conservant sans exception notre respect, notre estime et pour certains une vieille amitié. Ces nouveautés (au moins pour nous), nous conduisent à soulever trois questions.

1- Le supérieur général de la Fraternité aurait-il reçu du pape une juridiction ordinaire ?

On apprend dans la lettre de Monsieur l’abbé de La Roque (mars 2005) – un ancien élève auquel je conserve, malgré cette divergence, une profonde estime – que les supérieurs de la Fraternité jouiraient d’une “juridiction ordinaire” sur celle-ci. Et, s’il vous plait, cette prétendue juridiction ordinaire qui « descend du pape » (sic) se ferait « à son corps défendant » (resic)  ; à l’insu de son plein gré, comme on dit !
Nous avons toujours reconnu d’ailleurs le légitime pouvoir des supérieurs de la Fraternité : une juridiction véritable de suppléance que leur confère l’Eglise, dans la situation de crise liturgique et doctrinale incontestable qu’elle traverse depuis le Concile. Mais ce pouvoir légitime, exercé en vertu du bien commun (voir notre n° 3) de l’Eglise et des fidèles n’est en rien ordinaire. Parce qu’il est précisément de suppléance. Chacun peut aisément comprendre que la juridiction ordinaire est celle qui descend du pape aux évêques, des évêques aux curés ; elle est une communication personnelle et hiérarchique du pouvoir d’enseigner et de gouverner l’Eglise. Elle est de fait donnée ou elle n’existe pas. Entre la juridiction ordinaire et celle de suppléance, il faut choisir ! Monseigneur Lefebvre savait très bien et l’a répété (voir sa conférence du 9 juin 1979), que ses prêtres, même supérieurs, n’avaient pas cette juridiction ordinaire, pas plus que les évêques qu’il consacra en 1988. C’est précisément cette absence de juridiction, qu’il ne donna point parce qu’il ne le pouvait pas et ne le voulait absolument pas, qu’il utilisa pour détourner de son acte héroïque de 1988 l’accusation de schisme. Que ses successeurs en viennent à se l’arroger à eux-mêmes, comme si le pape la leur avait donnée serait des plus inquiétant ; l’accusation de schisme aurait alors quelque crédit et les relations avec Rome définitivement faussées  : comment accepter de recevoir ce qu’on prétendrait détenir déjà ? Ou comment accepter de donner à celui qui s’estime déjà nanti ? Pour l’heure cette très grave déviation n’est au crédit que du seul abbé de La Roque. Mais publiée dans le B.O. (bulletin officiel du district de France), elle fait déjà tâche d’huile. L’abbé Hervé Mercury, du prieuré de Corse, en a proposé une réfutation magistrale dans son bulletin paroissial A Crucetta et a répondu à toutes les objections. Prions le Ciel que la Maison généralice ne fonde pas son gouvernement sur une telle théorie de la juridiction, nouvelle et controuvée.

2- Les signes de la vocation sont-ils “organiques” ?

La conférence de Monsieur l’abbé de Jorna donnée à Saint-Nicolas du Chardonnet le 28 avril 2005 devant les prêtres du District est, elle aussi, des plus éclairantes. Invité par le district à exposer les raisons qui justifieraient le peu de vocations et leur faible persévérance (on le reconnaît enfin !), le supérieur d’Ecône s’est livré à une série d’explications philosophiques des plus surprenantes. Quoiqu’il se défende globalement de l’accusation de déterminisme, l’inaptitude de tous ces jeunes à la vertu nécessaire au sacerdoce, viendrait d’après lui de leurs « dispositions organiques », dispositions « stables, déterminées, liées à la matière », dispositions «  déterminantes » reçues « par transmission des organes par les parents ». Cette « inertie qui vient de la matière » est encore augmentée par un certain milieu, l’hérédité (toujours ces fichus parents !), le milieu de vie, la « consuétude » de la famille. C’est un « état de l’homme et non son activité, caractérisé par l’inertie, constituant l’individu dans sa manière d’être habituelle, habitudes stables, enracinées dans l’individu, non rationnelles : l’individu sera dominé », etc. On croirait presque entendre du d’Holbach, Helvetius ou encore Schopenhauer !
Et quand le directeur d’Ecône se demande, in fine, si tout cela est une incapacité à la vertu, croyez-vous qu’il va enfin aborder la grâce sanctifiante, la gratia sanans (qui guérit), la gratia elevans (qui élève), la puissance de Jésus-Christ (en laquelle l’Apôtre se vantait de pouvoir tout), l’Evangile, la prière, les sacrements, les dons du Saint Esprit, la Vierge Marie (en désespoir de cause) ? Non point, aucun de ces mots ni de ces noms ne figurent dans cette brillante démonstration. Ce n’est pas son sujet. « L’activité des fonctions spirituelles dépend (elle aussi) des dispositions du corps ». Patatras. Il faudra donc juger des dispositions à la vocation (est-elle encore une grâce ?) sur l’apparence physique, génétique et physiologique du sujet. A cette approche d’inspiration calviniste, hussite, à la hussarde même, qu’il nous soit permis de préférer la méthode de Notre Seigneur Jésus-Christ qui, trois années durant, forme ces rustres, difficiles et hermétiques pécheurs de Galilée, dans la patience, l’espérance, la correction toujours pleine de bonté, pour leur dire, la veille d’un certain jour où tous allaient le trahir : « Je ne vous appelle plus mes serviteurs mais mes amis… ».
J’ignore tout à fait quelles étaient les dispositions organiques de Zebédée, de Marie de Salomé, de Cléophas… et je crois bien que le Seigneur aussi s’en moquait. Leurs enfants ont converti le monde parce qu’ils ont croisé un jour Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu, qui les a choisis « pour qu’ils portent du fruit et que leurs fruits demeurent ». On a prétendu que j’avais attaqué le directeur d’Ecône (trop facile !), que j’avais reconnu mes tords sur la question du traitement des vocations au séminaire (où ça et quand ?), que ce n’était qu’un prétexte (alors pourquoi mon exclusion ?), qu’il n’y avait aucune difficulté à Ecône alors qu’on tente aujourd’hui de les expliquer par les mauvaises « dispositions organiques » des candidats. J’ai toujours apprécié l’abbé de Jorna (10 ans de ministère en commun à Paris), pour sa générosité, sa gaieté et même sa grande indulgence pour les fidèles, eh oui. Je lui garde tout mon respect et mon estime. Lui-même reconnaît dans sa conférence qu’un stage réaliste de terrain, en paroisse ou en mission, sera nécessaire pour former les futurs prêtres… Il est grand temps qu’il retrouve lui-même le contact des fidèles dans un ministère paroissial et donc réaliste. Car après cette conférence j’ai bien envie de dire comme Boileau au grand Corneille :

«  J’ai vu l’Agésilas, hélas, Mais après l’Attila, holà ».

3- Quel est ce « pouvoir dominatif » ?

Enfin, la dernière nouveauté, plus grave à mon sens. Il se peut qu’elle explique le malaise que tous ressentent plus ou moins depuis plusieurs années et qu’elle préside à d’autres écarts  : c’est l’introduction subreptice du « pouvoir dominatif » dans la Fraternité Saint Pie X. « Il ne fait aucun doute, écrit Monseigneur Fellay dans son éditorial de Cor Unum de février 2005, que l’engagement public, même sans voeu, met le membre d’une société comme la nôtre, sous le pouvoir dominatif ».
C’est avec beaucoup de respect, mais autant de force que je m’interroge sur cette affirmation. Depuis des années, je pressentais cette doctrine comme celle-là même qui présidait au mode de gouvernement d’un bon nombre de supérieurs. Mais enfin, je pouvais me tromper et chercher faussement une cause rationnelle là où il n’y en avait pas. A présent que cela est écrit, et en justification de toutes les décisions de cette année que chacun peut juger à leurs fruits, je comprends parfaitement le malentendu persistant qui a engendré toute cette crise. Cela devait arriver, parce que les causes produisent leurs effets, tout simplement.
Je rassure les fidèles qui croient d’emblée à une querelle byzantine et absconse sur le sexe des anges. Pas du tout. Je les crois très à même, surtout les parents, et pour cause, de la comprendre mieux que nous. Je vais donc essayer d’être clair, tirant ces doctrines de nos cours du séminaire tels que le très regretté chanoine Berthod (directeur à l’époque) nous les enseignait.

a) L’autorité en général est ordonnée au bien commun.

Le pouvoir général de gouverner une société échoit à son chef (peu importe ici son mode désignation) en raison du Bien commun qu’il est chargé de promouvoir. L’autorité qu’il détient est le pouvoir, toujours par Dieu donné, de juger du bien commun de cette société, de le réaliser (l’autorité est la cause efficiente de la société). Saint Thomas est formel : un ordre, une loi même qui s’opposerait au bien commun n’a aucune force ni légitimité (Sum. IIa IIae q104 a5). Toutes les sociétés, sans exception, fonctionnent ainsi. Comme le note très justement Monseigneur Fellay, la juridiction dans l’Eglise n’échappe pas à la règle : elle est pour le bien commun de l’Eglise, avant même de concerner chaque âme en particulier. L’autorité de Monseigneur Lefebvre, comme celle de ses successeurs légitimes, la possibilité pour eux de gouverner les leurs avec l’autorité de Dieu, comme d’ailleurs celle de contester les déviances conciliaires (comme contraires au bien commun de l’Eglise), tout cela est admis par nous tous et respecté.

b) Le pouvoir dominatif est ordonné au bien privé du sujet

Mais le « pouvoir dominatif » est tout autre, réellement distinct, même s’il peut coexister avec l’autre. Comme son nom l’indique, il est, dans le droit romain, le pouvoir du Dominus (maître, seigneur) sur ses inférieurs (enfants, esclaves et… femmes). Notre vieux professeur était formel, il n’en existe que deux exemples actuels : celui des parents sur leurs enfants, et celui des supérieurs religieux sur leurs sujets (uniquement dans le cadre d’une règle définie, disait le chanoine Berthod, sous peine de complète immoralité !)  ; Donnons précisément ses caractéristiques :
- son objet formel n’est pas le bien commun de la société, mais le bien privé du sujet
- lequel sujet n’a évidemment pas, dès lors, à considérer le bien fondé de l’ordre qu’on lui donne puisqu’il le trouve dans l’obéissance même qui le perfectionne.
- Autrement dit, dans le pouvoir dominatif, c’est l’intelligence même du supérieur qui tient lieu de l’intelligence de l’inférieur, qui est sa règle. Ce que vont parfaitement illustrer ces deux exemples connus :

• Les enfants
Parce que les enfants n’ont pas encore l’intelligence et la prudence de l’adulte, ils sont soumis de droit naturel au pouvoir dominatif de leurs parents. C’est la formidable autorité des papas et des mamans, la plus proche de celle de Dieu qui, soit dit en passant, a ce pouvoir sur tous. Notons tout de suite que ce pouvoir, total à la naissance, décroît lentement et sûrement jusqu’à la majorité. Il décroît au fur et à mesure que l’intelligence de l’enfant prend le relais de celle de ses parents. Il finit par disparaître avec la totale maturité. Mais à un petit qui ne peut comprendre on impose les choses, fortement au besoin. S’il joue (à deux ans) avec les lames de rasoir de son père, ou le couteau effilé de cuisine de maman, les prises de courrant pour y mettre les doigts, le revolver chargé de son père gendarme… ; s’il ne veut rien manger, s’il ne veut pas se laver, s’il est grossier, insolent, paresseux, impie, on ne lui donne pas les raisons de toutes ces exigences, on les lui impose vite et vigoureusement. Il comprendra plus tard. On lui choisit son école, ses amis, sa paroisse… et c’est parfaitement légitime, à raison du bien privé de ce petit, pour qu’il devienne grand.

• Le cas des religieux (et des seuls religieux)
Pour sa seule sanctification personnelle, un adulte peut faire l’offrande à Dieu de sa volonté en émettant le voeu d’obéissance. C’est parfaitement moral (et d’ailleurs héroïque ! ) parce que c’est lui qui le décide librement, (en cela son intelligence, qui engage toute la suite reste la règle de ses actions sans quoi ce serait immoral) et parce que c’est dans le cadre stricte d’une règle en dehors de laquelle le supérieur n’a aucun pouvoir dominatif. Les religieux qui ont cru obéir aux divagations conciliaires, évidemment hors règle, n’avaient rien compris. Merveilleuse invention de l’Evangile et de l’Eglise pour gagner plus sûrement le paradis, ce « pouvoir dominatif » là devient totalement immoral, on le comprend vite, en dehors de ces cas précis. Qu’un supérieur puisse, un beau matin, le revendiquer sur des clercs séculiers (ou toute autre personne d’ailleurs, à l’exception de ceux dont il aurait la charge et qui en auraient émis le vœu) est simplement stupéfiant. Ce doit être, je pense, une erreur, je ne vois que cette solution. Malheureusement, tout se passe depuis des années comme si ce n’en était pas une, hélas.
Il est légitime de s’inquièter. Mais on comprend les difficultés internes à la Fraternité dès lors que le pouvoir dominatif, qui prive les membres de toute initiative personnelle, même en vue du bien commun, a supplanté le service du bien commun réel et de la mission. On comprend que les vieux confrères comme moi, et bien d’autres, qui croyaient encore bêtement faire plaisir et honneur aux supérieurs en travaillant à évangéliser, à ouvrir les églises, à les remplir éventuellement, à ouvrir des écoles aussi (on songe à Bordeaux au collège Pacelli : affaire à suivre), sont de gros “naïfs” engagés au départ, pour le bien commun de l’Eglise, dans un institut « essentiellement missionnaire »,mais insensiblement, imperceptiblement transmuté en institut régulier à vœux simples, régi par le pouvoir dominatif, qui les traite comme des religieux, comme des enfants quand ce n’est pas des suspects, des insensés, bientôt sous tutelle ou curatelle.

Conclusion

Que l’on cesse de nous dire que la partie pénale du droit canon qui régit la Fraternité est identique à celle qui concerne les religieux – si encore on avait observé ce droit l’été dernier  ! on n’en a tenu aucun compte ni dans ma sanction, ni dans nos exclusions. Cette partie pénale du code applicable à la Fraternité n’autorise en rien à confondre un institut de vie apostolique avec un ordre religieux. Il n’y a pas de clercs séculiers qui ne dépendent, de soi, de l’ordinaire du lieu ; c’est tout. Mais affirmer que tout prêtre non incardiné dans un diocèse est à traiter comme un religieux, c’est une imposture. Monseigneur Lefebvre, sous lequel nous avons pris nos engagements, faisaient bien les distinctions et savait pertinemment qu’il récupérait toutes les brebis égarées du désastre conciliaire. Que d’aucuns aient décidé, par la suite, de se mettre sous le pouvoir dominatif par des vœux de religion, parce que telle était leur vocation, très bien. Mais vouloir en 2005, après 12 ans de tentatives hasardeuses, l’imposer officiellement à tous, est inouï. La plupart d’entre nous, à ce compte, seraient-ils rentrés dans la Fraternité Saint-Pie X ? Saint Thomas enseignait que la vie apostolique, semi-contemplative, est plus parfaite que la vie religieuse. Tel est le souhait et la vocation des anciens comme de la plupart des jeunes lorsqu’ils frappent à la porte de la Fraternité.
Or, si la finalité du gouvernement n’est plus le bien commun conforme à l’article 2 des statuts, c’est-à-dire l’apostolat sacerdotal et la bonne organisation de la mission en vue du salut des âmes, mais devient le bien privé des membres, si elle continue sa réduction à l’état religieux… Dieu y pourvoit, certes, mais alors la société tout entière souffre nécessairement, jusqu’à connaître un malaise généralisé.
Attendons et prions. Si l’œuvre de Monseigneur Lefebvre, institut de clercs séculiers de vie commune, sans vœu, reste ce pourquoi nous l’avons tant aimée et servie de toutes nos forces, demeure selon sa fondation, alors la réconciliation se fera tôt ou tard dans la joie.

Abbé Philippe Laguérie